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«Un voile pudique sur un propos obscène»

Un amoureux des montres suisses a poussé la passion jusqu’à braquer plusieurs bijouteries. Il est même «suspecté d’avoir participé au braquage du musée de la Manufacture horlogère Audemars Piguet, en 2010, dans la Vallée de Joux». Il fut condamné à trois ans de prison pour vol par métier, et pour dommage à la propriété d’autrui.

J’épingle ce fait divers parce qu’il se présente dans les médias comme un détournement du sens de l’expression passion amoureuse. Il était amoureux, disait-il, des montres suisses. En supposant qu’elle soit authentique, cette addiction aux produits de luxe helvétique ne justifie certainement pas le vol. Mais utiliser la passion pour justifier un délit, c’est un non-sens, tant psychologique que juridique. L’année de ma naissance, en 1944, dans une critique du livre de Brice Parain paru l’année précédente touchant la nature et les fonctions du langage, Albert Camus disait que «mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde».

Dans le monde imaginaire où les animaux parlent comme les êtres humains, je pense que la Mante-religieuse qui, aux dires des entomologistes, dévore le mâle après l’accouplement, doit expliquer à son partenaire qu’elle le dévore parce qu’elle l’aime passionnément. Ne s’agit-il pas toujours de laisser l’aimé vivre en soi! (Comme quoi l’amour est non seulement aveugle, mais, de plus, il justifie parfois la perversion.)

Dans le monde politique, qui n’a guère moins d’imagination, il en va de même. En témoigne la passion amoureuse du Président français pour la santé des antivax (déclarant mardi dernier, devant un panel de lecteur du journal Le parisien qu’il veut les «emmerder» (sic) jusqu’au bout, qu’ils sont irresponsables et qu’ils ne sont pas citoyens). Ce propos, destiné à «faire pression» sans céder à l’obligation vaccinale, a entraîné, outre l’indignation et quelque stupeur dans la classe politique, des explications plus ou moins gênées pour donner, toujours par des mots qui cachent le sens des mots, la «vraie» signification du propos présidentiel.

Ainsi, le premier ministre français expliquait que l’insulte du Président de la République française envers les citoyens non vaccinés n’est qu’une forme de «parler populaire». Pour faire bonne mesure, il rappelait une phrase de l’ancien Président Georges Pompidou qui avait utilisé le même mot litigieux, mais pour dire exactement le contraire: «il ne faut pas emmerder les français».

Les explications plus ou moins cyniques que politiciens, commentateurs et journalistes ont cru bon d’y ajouter n’ont fait qu’ajouter un voile pudique plus sur un propos obscène. Il s’agissait de noyer sous un amas de paroles ce que le propos présidentiel avait de plus choquant. Mais si les mots ont un sens, la signification, l’explication de mots par des mots, est insuffisante. Le sens implique un au-delà du mot et un engagement. Le mot qui a échappé au Président français n’est peut-être rien d’autre qu’un calcul d’un fin politicien. Si tel était le cas il traduirait quand-même, à mon grand regret, –j’en appelle au Dr Freud et à son interprétation des lapsus de langage– un sentiment indigne d’un Président.

Auteur:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013. Il est en outre membre du conseil de rédaction de la revue culturelle suisse choisir.
Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là ? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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