• Le Père Stephan Rothlin © IWM
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Stephan Rothlin sj: la dignité de l'homme unifie

Les conceptions chinoises liées à la santé semblent accorder plus d'importance à l'harmonie sociale et à la satisfaction de la vie que les modèles occidentaux similaires. Toutefois, les stratégies mises en place par la Chine pour lutter contre la Covid-19 contrastent fortement avec la façon dont les pays occidentaux ont abordé et abordent le virus. L'héritage unique de la théorie du yin et du yang, ainsi que les valeurs confucéennes caractéristiques de l'orientation sociale jouent ici un rôle déterminant. Le Père Stephan Rothlin sj a étudié le concept du bien commun et nous explique en quoi les cultures occidentales et orientales ont adopté des méthodes différentes pour gérer la pandémie.

La pandémie de Covid-19 nous a fait prendre conscience d'aspects de la santé et des soins médicaux auxquels nous ne prêtions pas attention jusque-là: la responsabilité sociale de chaque citoyen vis-à-vis de la santé des autres, le rôle de l'État dans la lutte contre la pandémie, etc. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur l'importance des aspects sociaux et culturels liés à la thématique de la santé?

La Chine et sa tradition confucéenne prend toujours en compte l'importance de l'aspect social dans la santé. L'équilibre de la vie, qui repose sur le concept taoïste holistique du yin et du yang, ne concerne pas seulement le bien-être de l'individu. Elle s’adresse à la société dans son ensemble, et en particulier celles et ceux à qui nous devons exprimer le plus de reconnaissance: les personnes âgées. Les mesures draconiennes d'auto-restriction avec port du masque obligatoire et tests de masse -mesures qui contrastent fortement avec les approches occidentales basées sur des modifications et des assouplissements constants des restrictions- tendent donc à indiquer que l'individu porte une grande responsabilité non seulement pour sa propre santé, mais aussi pour la santé de toute la société chinoise.

Quelles sont les spécificités culturelles et religieuses chinoises qui ont influencé sur la façon dont la pandémie a été abordée en Chine?

Difficile d'affirmer que l'une des cinq religions officiellement reconnues en Chine -à savoir le taoïsme, le bouddhisme, l'islam, le catholicisme et le protestantisme- puisse avoir eu une influence déterminante dans un pays majoritairement athée, où elles ne représentent qu'une infime minorité. Toutefois, les valeurs fondamentales du confucianisme (respect des personnes âgées, honnêteté et autocritique) sont largement reconnues et ont mené à l'acceptation par la société de la mise en place d'une politique «zéro Covid» qui tend à minimiser le plus possible les effets négatifs de la pandémie, soit le nombre d'infections et de décès. Sur un plan plus pratique, on peut dire que les mesures strictes prises par le gouvernement chinois face à la pandémie et les règles claires qui ont été fixées ont permis aux activités intérieures de redémarrer plus rapidement qu'en Occident, où les règles changent constamment et où les avis des experts ont tendance à se contredire. Même les défenseurs du pays le plus libéral dans sa gestion de la pandémie, à savoir la Suède, ont admis que sa politique apparemment populaire avait considérablement nui à sa population âgée, qui s'est sentie ignorée, sans parler d'un taux de mortalité élevé. 

Comment conçoit-on traditionnellement le rapport entre la dignité de la personne d'une part et le bien commun d'autre part?

Selon moi, la dignité de la personne représente le lien entre les valeurs centrales de l'éthique confucéenne et de la doctrine sociale catholique. Ce que la vision occidentale appelle «droits de l'homme» relève plus largement du concept de «dignité» 尊严 «zunyan» dans le contexte confucéen. Néanmoins, dans la culture asiatique, le lien avec le bien commun, autre pierre angulaire de la doctrine sociale catholique, est établi de manière plus affirmée. En d'autres termes, la dignité et les droits de chacun impactent profondément les droits et les obligations des autres comme de toutes les parties prenantes, y compris l'environnement de la société dans son ensemble.

Selon vous, quel(s) aspect(s) essentiel(s) pourrai(en)t nous aider à comprendre ces différences significatives entre la culture occidentale et la culture chinoise?

Dans un contexte de mondialisation, nous devrions toujours considérer comme une chance le fait d'apprendre les uns des autres en essayant d'articuler les différences entre les cultures occidentales et asiatiques. D'un point de vue occidental, nous nous référons notamment au concept aristotélicien d'homme en tant que «ζοον πολιτικον», «animal politique». Alors que dans les pays occidentaux, le processus des «Lumières» a octroyé à l'État des fonctions sociales, au sein des sociétés confucéennes asiatiques, cette intégration sociale est plus étroitement liée au réseau social de la famille et du clan.
D'un point de vue occidental, l'une des fonctions centrales de l'État consiste à garantir le respect des droits humains des individus. Mais attention,il serait précipité de conclure qu'une approche confucéenne accorderait moins d'importance à la dignité et aux droits des citoyens. Toutefois, comme le montre l'exemple de la santé publique, dans un contexte confucéen, chaque individu semble plus enclin à accepter des restrictions importantes, voire à se sacrifier, s'il apparaît clairement que ces privations profiteront à l'ensemble de la société.

En Occident, nous parlons beaucoup de dialogue interculturel et interreligieux, ainsi que d'enrichissement mutuel. Que pouvons-nous apprendre de la culture chinoise et de ses approches? Et selon vous, quelle pourrait être une contribution importante de la/des culture(s) occidentale(s) et de la pensée chrétienne?

Malheureusement, les pays occidentaux, et même les universités occidentales, manquent encore de connaissances approfondies sur la langue et la culture chinoises. Malgré la complexité et le caractère multidimensionnel manifestes de l'histoire et du développement actuel de la Chine, je pense qu'une sorte de dénigrement unilatéral et partial de la Chine prévaut de plus en plus dans les médias occidentaux. Ce que je préconise, c'est un dialogue interculturel et interreligieux qui prend très au sérieux les différences et les conflits existants, tout en s'inspirant de nombreux missionnaires laïcs et religieux à l'origine de progrès significatifs en Chine grâce à un véritable dialogue.
Dans le contexte des crises sanitaires, je suis convaincu que nous avons beaucoup à apprendre de la grande résilience des Chinois et de leur vision holistique de la nature humaine. L'orientation vers le bien commun et la volonté de tenir compte des intérêts des autres avec une grande empathie est une expérience saisissante lorsque l'on a la chance de vivre sa vie quotidienne en Chine et de ne pas se fier uniquement aux rapports des médias.
En ce qui concerne le développement des valeurs confucéennes essentielles que sont l'honnêteté, la fiabilité et l'autocritique, je pense que certaines connaissances clés et la mise en œuvre de la doctrine sociale catholique, en particulier les principes de solidarité, de subsidiarité et de justice pour tous, pourraient contribuer à éviter que le confucianisme ne se transforme en une «ruine monumentale», pour reprendre la célèbre formule du sinologue Erik Zürcher. Une approche plus communautariste, telle qu'exprimée dans le principe de subsidiarité, pourrait aider les Chinois à trouver le moyen le plus efficace de parvenir à l'entraide mutuelle et au leadership par le service, plutôt que de continuer à s'appuyer sur des modèles de gouvernance autocratiques centralisés.

Ces questions ont été posées au Père Rothlin sj par le Dr Branka Gabric, responsable du domaine de recherche «Mission et santé» à l'Institut pour l'Église mondiale et la Mission (IWM).

 

Auteur:

Stephan Rothlin SJ

Le Père Stephan Rothlin sj est né à Zurich en 1959 et est entré dans la Compagnie de Jésus en 1981. Depuis 1998, il vit et travaille à Pékin et à Hong Kong, où il a fondé avec des collègues des associations visant à promouvoir l'éthique des affaires. Depuis 2018, il est le directeur de l'Institut Ricci de Macao, en Chine. Il est également professeur de recherche adjoint à la Faculté d'économie et de droit de l'Université Saint Joseph de Macao. Il propose des services de conseil en matière d'éducation pour promouvoir la pratique de la responsabilité sociale des entreprises.

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