• Jean-Bernard Livio sj, co-fondateur de l'AOT
  • Le groupe d'enseignants actuels
  • Raymond Bréchet sj, Jean Nicod sj, Robert Stalder sj
1 / 3

Qui a eu cette idée folle d'un jour inventer l'AOT?

À Genève, l’Atelier œcuménique de théologie (AOT) accueille en septembre sa 25e volée d’étudiants! En près de 50 ans, l’association aura formé plus de 2000 personnes. Alors qu’est-ce qui a poussé pasteurs et jésuites dans cette idée folle d’un jour inventer l’AOT? Retour sur les prémices d'une histoire à succès avec Jean-Bernard Livio sj, co-fondateur et premier co-directeur de l’incontournable formation genevoise.

Prémices d’une aventure

Regarder en arrière. Se situer à l’aube de cette 25e volée de l’Atelier œcuménique de  théologie qui débutera au mois de septembre. Il ne m’appartient pas de dresser un bilan de l’aventure, toujours en marche. Si ce n’est pour me réjouir du chemin parcouru. Mais je saisis volontiers l’occasion qui m’est donnée de jeter un coup d’œil en arrière pour comprendre d’où nous venons et ce qui a motivé le projet AOT.

Pour replacer la naissance de l'AOT dans son contexte, rappelons quelques dates: 1960 – Vatican II. 1968 – les événements de mai à Paris, en France et jusque dans notre pays. En 1968 toujours, le 25 juillet, la publication de l’encyclique du pape Paul VI Humanae vitae sur «Le mariage et la régulation des naissances». À cette date, dans l’Église catholique en Suisse, on prépare «Synode ‘72». Les jésuites sont toujours constitutionnellement interdits (par l’art.51 de la Constitution fédérale); et en Suisse romande, ils concentrent leurs activités sur la publication de la revue choisir. Jean Nicod sj vient de passer la direction à Raymond Bréchet sj, qui va se retrouver bien seul après les départs successifs de Robert Stalder sj (qui poursuit des études sur Schleiermacher), de Gabriel Butty (sorti de l’ordre), et de Georges Taymans sj (pour des raisons de santé). Heureusement de nouvelles forces arrivent: Jean-Bernard Livio sj (1970), Jan Spoorenberg sj (1971), Jean-Blaise Fellay sj (1972), Joseph Hug sj (1973), Albert Longchamp sj (1976).

Très vite le centre d’activités des jésuites en Suisse romande va s’élargir. Dans un Rapport d’activités sur les cinq dernières années que j’adresse au Père Général (en mars 1977), je note: «Pendant de nombreuses années (en particulier à cause de notre statut constitutionnel des jésuites en Suisse), notre présence à Genève était plutôt cachée, limitée à la publication de notre revue culturelle. Depuis peu, notre insertion se fait dans de nombreux domaines, aussi bien dans l’Église locale que dans la société civile et dans les medias. Mais les fantasmes sur le «jésuite» ne peuvent disparaître que dans la mesure où les gens apprennent à nous connaître et nous voient vivre: ainsi les fameux «secrets» des jésuites tombent! Je crois pouvoir dire que l’ouverture de la communauté actuelle provoque une double réflexion chez bon nombre de gens, bien au-delà de ceux que nous connaissons, à Genève et en Suisse romande:
- réflexion sur ce qu‘est la Compagnie de Jésus, et par là la spiritualité ignatienne (nous n’avons jamais été autant sollicités pour des conférences, sessions, retraites individuelles ou en groupe);
- réflexion sur ce que veut dire «être chrétien aujourd’hui» et comment une équipe de religieux tentent de le «vivre ensemble et en plein monde.»

J’ajoutais cette même année dans une notice interne: «Hier les jésuites publiaient une revue et à l’occasion écrivaient l’un ou l’autre article dans la presse quotidienne. Aujourd’hui nos activités sont des activités d’Église, dans la catéchèse et la formation des adultes, dans la documentation et dans l’animation de nombreuses sessions. Notre nombre a certes augmenté, mais c’est l’orientation de la communauté qui a surtout beaucoup changé. Elle n’est plus centrée sur la revue, qui reste une activité importante, mais sur le service d’Église qu’est la formation des adultes.

Au départ, un Manifeste

Or à cette époque, cette nouvelle équipe de jésuites réunissait régulièrement autour de choisir un groupe de laïcs et de prêtres préoccupés par la situation de l’Église en Suisse Romande. C’est ainsi que cette «communauté», fortement engagée dans la préparation du Synode '72 de l’Église de Suisse, décide de publier dans la revue (n° 138, avril 1971) un Manifeste. Notre enquête -issue de la constatation d’un fait déplorable: il n’existe aucune étude scientifique complète sur l’état du catholicisme romand!-  aboutit à une analyse de situation en trois points:
1/ catholiques et protestants, notre patrimoine culturel et religieux est inextricablement lié depuis des siècles. Et même si ce fut souvent à travers de violents contrastes, c’est ensemble que nous avons donné à la terre romande sa personnalité propre.
2/ depuis un siècle, catholicisme et protestantisme ne se juxtaposent plus: le mouvement de rapprochement que le Christ opère entre nos Églises nous pousse, en nous recentrant sur Lui, à nous réformer ensemble.
3/ le monde sécularisé dans lequel nous vivons les uns et les autres nous oblige à rendre un témoignage commun à l’égard de tant de chrétiens dans le désarroi et d’hommes pour qui Dieu n’existe pas.

Ce Manifeste -que je signerai encore volontiers aujourd’hui- est fort et déclare en substance ceci. «Partant de notre foi en Jésus-Christ, dans l’esprit de l’Évangile tel qu’il a été manifesté en particulier à Vatican II, nous voulons nous situer:

     

  • Pour une Église «lumière des nations». La formation des adultes devient une tâche primordiale, avec la création de centres pour adultes, en recherche d’une présence au monde…
  •  

  • Pour une Église «peuple de Dieu». La vraie cellule d’Église est une communauté de base, véritable lieu du retour à l’Évangile, centrée sur le partage eucharistique, où s’instaure un nouveau style de gouvernement fait de participation…
  •  

  • Pour une Église «pastorale». L’Église doit être une Maison de rencontre pour tous ceux qui cherchent le Christ. La paroisse est en voie de disparition au profit du secteur, lieu de coordination de tous les groupes d’une même région. Le prêtre est à réinventer pour retrouver sa vocation première de serviteur de la Parole et de l’Eucharistie.
  •  

  • Pour une Église «crédible». L’Église doit regagner la confiance perdue, en allant vers tous les hommes, vers les pauvres de toutes catégories…
  •  

  • Pour une Église «œcuménique». Que se constituent des communautés œcuméniques, où soient abolies toutes discriminations ; que les églises ouvrent la table eucharistique aux chrétiens d’une autre confession…
  •  

  • Pour une Église «de l’Espérance». Nous appuyant sur Dieu et non sur nos seuls efforts humains, nous confessons que nous sommes le peuple de Dieu en marche vers le Royaume. Nous proclamons notre joie d’être chrétiens et notre volonté de partager cette joie avec ceux qui se réclament du Christ et avec ceux qui le cherchent.
  •  

Dix-sept personnes signent ce Manifeste, dont une documentaliste, un prof de philosophie, une assistante sociale, un chimiste, une enseignante, un publiciste, une mère de famille, un prof de sociologie, une infirmière, un journaliste, un spécialiste de langues orientales, un assistant-réalisateur et les 5 jésuites de la communauté d’alors.

Des réactions tous azimuts

Ce Manifeste provoqua de nombreuses réactions, et on s’en doute, pas toutes positives. Mais parmi elles, une interpellation nous est venue d’un groupe semblablement composé de laïcs et de théologiens groupés autour du Centre protestant d’Études (avec à sa tête la pasteur Eric Fuchs): il nous invitait à prolonger notre réflexion lors de soirées et de week-end, pour voir jusqu’où on pouvait aller «ensemble». Ce qui fut fait, avec obstination, pendant près de 5 ans.

C’est de ces rencontres qu’est né l’Atelier œcuménique de Théologie, avec comme but premier de «rendre la théologie au peuple de Dieu»: dès 1976, il regroupait 18 théologiens catholiques et protestants, une trentaine de collaborateurs laïcs, et environ 250 participants en deux groupes (de l’après-midi et du soir). Aventure exigeante pour tous, les enseignants se réunissant tous les lundis matins pour concocter le programme, et s’astreignant à être présents aux cours donnés les lundis après-midi et répétés le soir; les participants aux cours se réunissant en plus un après-midi chaque mois en petits groupes pour réagir aux cours; enfin chacun ayant la possibilité d’avoir un «tuteur» pour des entretiens particuliers. L’AOT tenait sur ces trois piliers.

Il n’était pas question de préparer à de futurs ministères en Église, mais bien de libérer la Parole de tout carcan institutionnel. Et l’effet se fit rapidement sentir dans la société civile comme dans les institutions ecclésiastiques. La question de Dieu -car ne l’oublions pas, c’est toujours une question!- s’autorisait jusque dans les cercles les plus laïcs. Jusque dans les sujets et le langage des journalistes, de la presse écrite comme des media radio/TV. Ce qui n’allait pas sans difficulté de compréhension, d’interprétation des textes, de fidélité à l’Église. En tant que jésuites, nous nous sommes à plusieurs reprises réunis, parfois en week-ends de communauté, pour approfondir le sentire cum ecclesia si présent dans la spiritualité ignatienne. Nous l’avons fait par fidélité à notre appartenance dans l’Église et à notre engagement dans le Manifeste qui avait été et reste la base de notre réflexion œcuménique.

J’ai pu ressentir cette tension en relisant dernièrement cette lettre adressée aux supérieurs de l’ordre en 1980: «Il n’en reste pas moins que, sur le fonds, nous ne saurions, sans autre, identifier "fidélité au Magistère en matière de doctrine" et "appui inconditionnel à certains actes de ce même Magistère"… Or certains actes du Magistère provoquent la mal-croyance voire l’incroyance. Notre tâche est alors difficile. Par fidélité à la vérité de l’Évangile, il nous faut parfois critiquer avec rigueur des actes difficilement conciliables avec l’autorité exercée dans l’esprit de Jésus-Christ. Nous le faisons au nom même de notre fidélité à l’Église à laquelle nous appartenons et que nous aimons.»

Toujours d'actualité

Le problème est toujours actuel. Par notre présence dans le monde des medias, nous avons été actifs dans une réflexion menée avec nos confrères journalistes, surtout de la presse religieuse. Plusieurs jésuites de Suisse romande ont du reste fait la formation requise pour l’obtention de la carte de RP (membre inscrit au Registre Professionnel de la Fédération des Journalistes Suisses). La question posée, et qui reste d’actualité, peut se résumer de la façon suivante:

Si, parce que nous appartenons à l’Église, il n’est plus possible d’user de notre liberté d’expression et d’information, les problèmes provoqués par le message de l’Église ne pourront plus être traités par la presse compétente. Les journalistes catholiques se tairont. Les prêtres journalistes se tairont. Mais la presse profane, avide de sensation et de querelles, elle, parlera. Elle ne craindra ni de déformer la vérité, ni de tronquer le Magistère, ni d’attaquer le dogme et la morale chrétienne.

D’où la nécessité de lieux de formation, d’échange et de partage tel, entre autres, l’AOT.

Que cet «atelier», né de notre communauté jésuite et de l’engagement œcuménique des responsables du CPE, perdure avec cette 25e volée, est la preuve même que l’Esprit continue de souffler dans son Église «pour que tous soient UN»!

Auteur:

Né en 1940, entré chez les jésuites en 1966, il est archéologue et spécialiste de la Bible. Le Père Livio conduit régulièrement des groupes dans les pays du Proche-Orient et donne divers enseignements à partir de la Bible, en Suisse et à l'étranger, notamment au domaine de Notre-Dame de la Route à Villars-sur-Glâne (Fribourg). Il a été durant de nombreuses années membre du comité de rédaction de la revue choisir.

Newsletter