Conversations avec le Père Général de la Compagnie de Jésus

Chaque mois, Patrick Mulemi sj, directeur du Bureau des Communications et Relations Publiques de la Curie Généralice de Rome, s’entretient avec le Père Général Adolfo Nicolás sj sur les principales missions, préoccupations et positionnements de la Compagnie en ce XXIe siècle. En ce mois d’avril, suite aux séismes au nord-ouest de l’Equateur et au Japon, leur conversation s’est portée sur les notions de Pauvreté et de Solidarité, mais aussi d’Obéissance, de Volonté de Dieu et de Processus.

Patrick Mulemi sj : Quand on regarde la Compagnie entière, il apparaît parfois que certains des nôtres vivent avec les pauvres, tandis que d'autres vivent avec peu ou pas de contact direct avec eux. Que diriez-vous à un jésuite qui a peu de contacts avec les pauvres ?
Adolfo Nicolás sj : Je voudrais lui dire qu'il lui manque quelque chose ou, du moins, qu'il manque une grande occasion. Au contact de la pauvreté nous apprennent des choses uniques sur l'humanité : la vraie valeur de l'« être », supérieure à « l'avoir », les critères pour des amitiés vraies et d'autres du même genre. De la même façon, elle nous apprend des choses sur l'Evangile que nous ne pouvons pas apprendre autrement, à moins que nous ne soyons très avancés dans les voies du Seigneur, ce dont personne ne peut se prévaloir. Nul ne peut être forcé à mener une vie que nous pouvons considérer idéale. Comme mon prédécesseur, le père Pedro Arrupe sj, a déclaré à un groupe de jésuites : « Tous dans la Compagnie sommes appelés à travailler pour les pauvres ; certains (un bon groupe) sont appelés à travailler comme les pauvres ; et quelques-uns sont appelés à travailler avec les pauvres ». Il est important de maintenir la relation dynamique qui existe entre tous, certains et quelques-uns. Cela respecte les choix et cela ouvre à la diversité de chaque réponse à l'appel du Seigneur.

Au début de son pontificat, le pape François a dit qu'il voulait une « Eglise pauvre et pour les pauvres ». Pourrions-nous dire la même chose de la Compagnie ?
Sans aucun doute et même plus encore. Après tout, nous avons un vœu de pauvreté qui doit signifier quelque chose dans le monde d'aujourd'hui. Les difficultés à le réaliser ne retirent pas le fait que le vœu n'est pas un choix individuel, mais un mode de vie pour l'ensemble de l'Ordre.

Parfois les jésuites peuvent craindre de travailler avec les pauvres - comme s'il s'agissait d'une sorte de vocation spéciale qu'ils ne partagent pas. Que diriez-vous à un jésuite qui ressent cela ? Comment être davantage en solidarité avec les pauvres dans notre monde contemporain ?
Il est très difficile d'être solidaire, avec n'importe qui, si nous ne le connaissons pas, lui, sa vie et ses problèmes. La solidarité suppose une sorte de proximité affective et affectueuse. C'est ce qu'a fait le général Urie, au moment où David voulait cacher son péché. Le général a refusé de passer chez lui et de revoir sa femme, par solidarité avec ses soldats. Un jésuite de mes amis a déclaré qu'il souhaiterait que les jésuites soient capables d'atteindre au moins le niveau de spiritualité de ce grand païen de la Bible.

A propos d’Obéissance, de Volonté de Dieu et de Processus :

Avant de devenir Supérieur Général, quelle était votre expérience vivante de l'obéissance ?
L'expérience ordinaire de tous les jésuites. Tout jésuite est dans le désir croissant de trouver et de faire la volonté de Dieu, et le Supérieur de la Province ou de sa Communauté devient le médiateur. Ainsi, par exemple, quand le Père Général Janssens a demandé des volontaires pour diverses missions, je me suis proposé et j'ai été envoyé au Japon. Rien dans ce processus n'est différent de ce qui est attendu de chaque jésuite.

Pour la plupart des jésuites, l'obéissance consiste à faire son travail au quotidien. Y a-t-il un moyen pour qu'ils puissent vivre cette expérience comme vivifiante, plutôt que simplement comme une corvée ?
Tout dépend de l'attitude, du cœur avec lequel un jésuite réalise sa mission, son travail ou les tâches qui l'accompagnent. Ce qui vivifie, ce n'est pas le travail ou les corvées, mais le Seigneur qui nous appelle à son service. C'est la clé de notre discernement et de notre liberté, même au milieu de l'obéissance la plus difficile. Quand j'étais jeune, j'ai entendu une fois un jésuite dire :

« Dans nos jeunes années
le vœu le plus difficile est peut-être celui de chasteté,
mais dans nos années de maturité,
c'est l'obéissance ».

Peut-être la réponse à cette question et à d'autres serait que nous reconsidérions le processus de l'obéissance. Que nous restaurions la « recherche », que nous refusions de considérer la volonté de Dieu comme mécanique et automatique et que nous nous engagions à la rechercher. Une chose importante que je dois savoir est que le Supérieur et moi-même nous nous dirigeons vers le même objectif, qui est la volonté de Dieu dans la mission. Ce qui importe vraiment n'est pas tant ma volonté ou le développement de mes talents limités, mais le service des âmes, puisque nous, le corps de la Compagnie, nous nous engageons à ce service dans l'Eglise.

Beaucoup de gens en-dehors des jésuites sont perplexes quant à la spécificité de notre obéissance. Pouvez-vous leur expliquer comment la volonté de Dieu fonctionne à travers notre gouvernance ?
Comme je viens de le dire, personne ne peut prétendre connaître la volonté de Dieu avec certitude. Nous sommes tous des chercheurs, et nous sommes toujours censés discerner où est la volonté de Dieu. C'est tellement sérieux que Saint Ignace en est venu à considérer que, si le sujet a de très bonnes et sérieuses raisons de penser qu'un ordre concret du Supérieur n'est pas la volonté de Dieu, à cause de ses conséquences négatives, il est obligé de « faire une représentation », c'est-à-dire de présenter les arguments contre l'ordre donné, afin que le supérieur puisse le reconsidérer et le maintenir ou non, en en connaissant toutes les conséquences. La clé, donc, réside dans le fait que tous les jésuites sont impliqués dans la recherche de la volonté de Dieu. Il est plus difficile de « faire une représentation » que d'accepter les ordres qui n'ont aucun sens. Ou exprimé plus simplement : il est plus facile de se plaindre que d'apporter sa contribution.