Alors que la campagne présidentielle américaine est plus décevante que jamais, «Fratelli Tutti remet en question le mode de vie américain. Sommes-nous prêts à l'écouter?» se demande America, magazine jésuite américain. Le pape François consacre le deuxième chapitre de sa nouvelle encyclique sociale, à une méditation sur la parabole du bon samaritain. Ce faisant, il offre une optique théologique et morale convaincante pour comprendre notre monde, examiner notre conscience et trouver un chemin vers la fraternité universelle et l'amitié sociale. Il décrit les différents personnages de la parabole: des voleurs qui battent et laissent un homme souffrir dans la rue, des prêtres et des religieux qui passent de l'autre côté pour ne pas avoir à passer devant lui. Puis vient l'étranger -un parfait inconnu- qui offre sa tendresse, son argent et son temps pour soigner la personne blessée.

Le pape demande: «Auquel de ces personnages vous identifiez-vous?» Une question, brutale directe et incisive. «Auquel de ces personnages ressemblez-vous?» Si les États-Unis répondaient honnêtement à cette question, cette dernière serait remplie de contrition.

Le pape écrit: «La vraie valeur des différents pays de notre monde se mesure à leur capacité à penser non seulement comme un pays mais aussi comme une partie de la grande famille humaine. » Comment et où, alors, les États-Unis se situent-ils exactement?

«La vraie valeur des différents pays de notre monde se mesure à leur capacité à penser non seulement comme un pays mais aussi comme une partie de la grande famille humaine.»

Qui sont les personnes battues dans la rue aujourd'hui? Il semble impossible de dresser la liste de toutes les injustices sociales qui affligent notre société, mais François s'en approche. La liste des maux qui affligent notre monde brisé et divisé comprend: la guerre, le changement climatique, la peine de mort, la pauvreté, l'avortement, l'inégalité, le capitalisme sans entraves, le racisme, le nationalisme et le chômage.

Et François nous rappelle que ce sont toujours les mêmes personnes qui souffrent de ces injustices: les pauvres, les handicapés, les femmes, les minorités raciales, les migrants, les réfugiés, les personnes âgées, les prisonniers, les enfants à naître, les personnes seules.

Les événements de 2020 et l'incapacité de nos dirigeants à faire face au moment présent ont exposé et exacerbé une injustice sociale profondément enracinée. Le racisme, péché originel de notre nation, s'est avéré être "un virus qui mute rapidement"; la pandémie de Covid-19 a touché toutes les communautés, mais les personnes de couleur et les personnes âgées ont souffert de manière disproportionnée; la dévastation économique qui a suivi a forcé des millions de travailleurs à faible revenu au bord du désespoir, alors que dans le même temps, la richesse des milliardaires a augmenté de plus de 25%.

Le pape François consacre une grande partie de son attention au sort des migrants et des réfugiés. En 2019, il y avait plus de 272 millions de migrants dans le monde, selon les Nations unies. "On peut alors dire que chaque pays appartient aussi à l'étranger, dans la mesure où les biens d'un territoire ne doivent pas être refusés à un nécessiteux venant d'ailleurs", écrit le pape. L'administration Trump a toujours cherché à freiner l'immigration, légale comme illégale, en mettant des obstacles aux demandeurs d'asile fuyant la violence, en essayant de mettre fin au programme d'action différée pour les arrivées d'enfants et en rendant plus difficile pour les détenteurs de carte verte de maintenir leur résidence légale aux États-Unis.

Le pape identifie le fléau de la polarisation politique et l'effondrement du véritable discours public comme la raison principale de notre incapacité à réagir à cette situation. François prévient que "les choses qui, il y a encore quelques années, ne pouvaient être dites par personne sans risquer de perdre le respect universel peuvent maintenant être dites en toute impunité, et dans les termes les plus crus, même par certaines personnalités politiques".

«Le pape nous rappelle dans cette encyclique que "certaines périphéries sont proches de nous, dans les centres-villes ou au sein de nos familles...»

"Fratelli Tutti", outre qu'il constitue un excellent guide de l'enseignement social catholique, rappelle à tous les peuples que le travail contre les "structures du péché social" va de pair avec le développement personnel et individuel de la vertu. Ce pape a constamment encouragé les croyants à suivre le Christ jusqu'aux périphéries de la société, et il nous rappelle dans cette encyclique que "certaines périphéries sont proches de nous, dans les centres-villes ou au sein de nos familles.... Il s'agit de nos efforts quotidiens pour élargir notre cercle d'amis, pour atteindre ceux qui, même s'ils sont proches de moi, ne font pas naturellement partie de mon cercle d'intérêts".

Si la plupart des Américains sont d'accord pour dire que notre politique nationale est brisée, il passe malheureusement trop souvent inaperçu que notre voisinage personnel est également en déclin. Comme l'a récemment déclaré David Brooks dans un essai pour The Atlantic, "la confiance interpersonnelle est en déclin catastrophique". Seuls 30 % des Américains pensent que "l'on peut faire confiance à la plupart des gens". Nous risquons fort de ne pas savoir ce qui afflige même notre voisin. La plupart des Américains ne connaissent que relativement peu de leurs voisins, et presque aucun ne les connaît tous. C'est un problème que les Américains aient perdu confiance dans les institutions. Ce pays sera ingouvernable et invivable si nous perdons tous confiance les uns dans les autres.

Dans une pandémie qui a montré à quel point la protection offerte par les frontières nationales est limitée, les paroles du pape touchent une corde sensible. Mais son point de vue pourrait aussi se révéler visionnaire. Le nationalisme est toujours à la hausse ; le monde est menacé par des armes de guerre aux mains de dirigeants bombardés dont les faux populismes se nourrissent de conflits et de divisions. Francis met en garde : "Nous pouvons souvent nous retrouver à succomber à la mentalité des violents, des ambitieux aveugles, de ceux qui répandent la méfiance et le mensonge".

Mais, comme Jésus, qui n'était pas étranger aux conflits politiques et à la violence, François est résolument plein d'espoir :

«D'autres peuvent continuer à considérer la politique ou l'économie comme une arène pour leurs propres jeux de pouvoir. Pour notre part: encourageons ce qui est bon et mettons-nous à son service.»

Les États-Unis ont certainement fait beaucoup de choses qui sont bonnes dans le monde. Mais tout cela ne sert à rien sans une prise en compte nationale de la crise politique et spirituelle qui nous a frappés. "Fratelli Tutti", lu au cours d'une année électorale, rappelle que l'enseignement social catholique constitue un défi profond pour la conscience nationale, mais contient aussi les germes de la conversion nationale.

Lors de la candidature présidentielle de John F. Kennedy, les électeurs ont craint que Rome ne s'infiltre aux plus hauts niveaux de notre gouvernement. Aujourd'hui, un candidat à la présidence vante fièrement sa foi catholique tout en adoptant des politiques qui ignorent certains enseignements moraux fondamentaux de l'Église catholique ; l'autre se proclame champion des valeurs catholiques mais rejetterait probablement la plus grande partie de l'encyclique du pape. Et pourtant, les Américains - y compris les catholiques américains - ne semblent pas s'inquiéter que l'influence du catholicisme bouleverse leur façon de faire. Dans "Fratelli Tutti", le pape a envoyé un rappel: Nous devrions peut-être tous l'être.

 

Cet article a paru le 7 octobre 2020 sur le site de America Magazine - The Jesuit Review. Nous proposons ici sa traduction avec l'aimable accord de son rédacteur en chef, le Père Matt Malone sj.