La Compagnie de Jésus a célébré début novembre le 50e anniversaire de son Secrétariat pour la justice sociale et l'écologie (SJES). Pour se faire, elle a organisé du 4 au 8 novembre, un Congrès international à Rome pour répondre au «cri des pauvres et de la terre». Le scolastique suisse Valerio Ciriello sj y a pris part. Il nous livre ses impressions personnelles en partant de trois mots clés qui lui sont chers: conversion intérieure, coopération et radicalité.

Introduction

Pedro Arrupe sj, alors Père Général des jésuites, a fondé le Secrétariat pour la justice sociale et l'écologie (SJES) en 1969, dans la décennie et dans l'esprit du Concile Vatican II. Aujourd'hui, les défis sont encore plus complexes qu'au cours de l'année de fondation. La destruction de l'environnement, l'expulsion des populations autochtones de leur terre et l'exploitation des plus faibles progressent; L'humanité est à un tournant.

En début de Congrès jubilaire, le Père Arturo Sosa sj a demandé à tous les participants de «profiter de ce moment très particulier depuis lequel Dieu nous parle à nouveau et nous invite à nous souvenir, à remercier, à discerner et à prendre des décisions audacieuses, courageuses et risquées pour accompagner Jésus et son peuple dans les réalités des frontières, avec les exclus, les pauvres et les plus vulnérables».

Vous trouverez ici le discours du Père Général Arturo Sosa prononcé sj à l'occasion de ce 50e anniversaire du Secrétariat pour la justice sociale et l'écologie (SJES).

L’assemblée a également écouté avec un vif intérêt les interventions du Père Ismael Moreno sj qui lutte, avec les Honduriens, contre leur exploitation par les multinationales, du directeur de Homeboy Industries, une organisation d'anciens membres de gangs à Los Angeles, Gregory Boyle sj, de la militante écologiste indienne Sunita Narain, du cardinal Michael Czerny sj, sous-secrétaire aux réfugiés et aux migrants du Vatican, de l’économiste américain et directeur du Earth Institute Jeffrey Sachs, et de la jeune activiste sud-africain Noluthando Honono.

Ci-dessous, Valerio Ciriello sj (au centre sur notre photo) nous livre ses impressions personnes sur le Congrès auquel il a assisté:

Valerio Ciriello SJ

«Lors de ce Congrès jésuite dédié au 50e anniversaire du SJES, il ne s’agissait pas tant de faire un état des lieux des actions menées par les jésuites dans le domaine de l’apostolat social, mais plutôt de revenir au cœur de cette mission pour y insuffler un esprit nouveau.

»La lutte contre la pauvreté, le développement durable, la justice, la voix des jeunes dans l’Église, la crise environnementale, …, toutes ces questions liées à l’apostolat social ont été abordées. Des décisions concrètes ont-elles été prises? Pas du tout! Et c’est tant mieux. Car comme l’a souligné Xavier Jeyaraj sj, président du SJES, le Congrès devait moins se concentrer sur l’action concrète que sur le chemin spirituel à suivre afin d’être conduits par l’Esprit au renouveau. De telle sorte qu’une tension positive puisse naître entre l’être et l’agir, pour finalement s’attarder davantage à l’être qu’à l’agir.

»Une conférence de cinq jours, intenses, ne peut se résumer en quelques lignes. Cependant, par une approche "spirituelle" du congrès nous pouvons dégager les principaux axes qui devraient servir de source d’inspiration pour la conception concrète de l’œuvre à venir.

»Abordons plus en détail ces «axes» à l’aide des trois points de repères que sont la conversion intérieure, la coopération et la radicalité.

Conversion intérieure

Ce qui ressort clairement du Congrès, c’est l’accent mis sur la conversion intérieure, qui est un présupposé indispensable pour réaliser une conversion institutionnelle ou structurelle. Nous avons tous besoin d’une conversion personnelle, y compris les jésuites! Sommes-nous prêts, par exemple, en tant qu’ordre religieux à renoncer à notre désir de statut, de prestige dans la coopération avec les autres? En tant que jésuites, nous devons prendre davantage conscience que nous ne pourrons pas toujours nous retrouver en position de leader. Pour réussir, nous devons aussi apprendre à jouer un rôle de soutien.

«Vous êtes le sel de la terre» (Matthieu 5,13) signifie, entre autres choses, qu’il est bon d’adopter une attitude modeste, de manière à ce que la singularité décisive du sel puisse influer positivement au sein de la somme des ingrédients pour le bien du résultat final! Les «conversions» institutionnelles ou structurelles sont une conséquence de la conversion intérieure et non sa condition préalable. En d’autres termes, nous devons toujours rencontrer l’homme d’abord avant de procéder à tout changement structurel ou institutionnel dans le monde. Mais que signifie rencontrer l’homme d’abord ?

Fondamentalement, cela signifie rencontrer et écouter tout le monde, même ceux qui ont une opinion différente de la nôtre. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons espérer des changements en nous et chez les autres. Cette attitude intérieure est aussi une condition sine qua non à toute coopération, mon second critère de lecture du Congrès. Les phrases tout faites comme «nous le savons mieux» ne sont jamais de bons guides.

Coopération essentielle

Au cours du Congrès, la notion de coopération a été soulignée à maintes reprises, et avec force. Mais qu’est-ce que cela signifie? D’abord, que nous devons, en tant que jésuites, considérer nos collaborateurs non seulement comme de simples «aides», mais comme de véritables collègues travaillant dans le même but apostolique, avec la même dignité. Nous avons besoin de cette coopération avec eux. Se déconnecter du reste du monde relève du «suicide» et s’apparenterait à vouloir se tenir debout sur un seul pied. Fort de ce constat, la question suivante s’est posée: en tant qu’ordre religieux, ne devrait-on pas créer un fond d’éducation et de formation pour nos collègues non jésuites? Personnellement, je serais très heureux si cela était mis en place.

Il y a d’un côté la coopération au sein de la Compagnie, et celle tout aussi importante, avec d’autres membres de différentes organisations. L’appel à la mise en réseau de ressources, surtout en dehors de la Compagnie, a été lancé à maintes reprises pendant le Congrès. On a également mis en lumière les critères de ce que devrait inclure le "réseautage". En particulier, en tant que religieux, nous sommes invités à construire de plus en plus un sens de "communion" avec ceux qui partagent les mêmes "luttes". Mais pour construire un tel "sens de la communauté", nous devons nous ouvrir davantage au monde extérieur. A commencer peut-être déjà par cultiver des relations étroites avec nos collègues de travail et nos «camarades d’armes». Notre fondateur, saint Ignace de Loyola, était un grand homme de relations et de réseautage. J'y vois une énorme opportunité pour nous et pour le monde!

La mission est grande, et le jésuite bien petit vis-à-vis des défis de ce monde. Comment devenir des frères et des sœurs pour les autres?
La coopération est la colonne vertébrale de la mise en réseau. Pour nous, jésuites, le réseautage est un processus important. Son but est apostolique et doit toujours être au service des plus nécessiteux. Le Congrès a également été l’occasion de se demander comment mener une mission aussi large et interconnecté que celle que nous menons. La "méthode synodale" a été mentionnée à plusieurs reprises. Il a même été question de conversion synodale. Cela inclut une fraternité plus profonde et une participation "intégrative" avec les autres. Nous avons besoin d’un leadership compatible avec un style synodal authentique, qui soit garante d’unité (et non d’uniformité) et qui reflète la voix de l’Esprit saint.

SJES50thAnniversary Congress Day2

Radicalité

Des expressions telles que radicalité et/ou radicalisme n’ont pas explicitement été mises en évidences pendant le Congrès. Mais en regardant attentivement le contenu des interventions et des questions posées en plénière, puis dans les groupes de travail qui se réunissaient chaque après-midi, le sentiment que l’homme était confrontés plus que jamais à des changements radicaux devenait prégnant.

Les recettes du professeur d’économie Jeffrey Sachs sur la manière de combattre la pauvreté dans le monde ont été remises en question de manière substantielle et radicale. En résumé, le professeur croit qu’un "don" de seulement 1% du produit intérieur brut des pays riches aux pays en développement pourrait résoudre le problème de la pauvreté. Il était clair pourtant pour beaucoup de participants et d’autres intervenants du Congrès que la solution ne réside pas dans "l’aide au développement", mais dans l’élaboration d’un modèle économique propre aux pays pauvres, qui ne prenne pas pour modèle l’économie occidentale néolibérale basée sur une économie de consommation.

Mais comme nous l’avons déjà mentionné en début d’article, les changements institutionnels ou structurels ne peuvent devenir effective que si chacun d’entre nous s’engage sur le long chemin d’une conversion personnel. Ce n’est pas un hasard si le Pape François a créé au Vatican un « Dicastère du service pour le développement intégral de l’homme » intégrant, entre autres, l’ancien « Conseil Justice et Paix ». Nous ne pourrons pas faire face aux problèmes de ce monde à long terme si nous nous cantonnons à combattre leurs symptômes. Je suis convaincu que pour cela nous devons nous écarter de la vision anthropologique réductrice de l’homo consumericus (l’homme consommateur), pour la faire évoluer vers une anthropologie de l’homo integralis (l’homme complet).

Telles sont les impressions qui m’ont particulièrement inspiré. Bien sûr, nous ne pourrons pas nous attaquer seuls aux nombreux problèmes de ce monde. Mais comme le dit si bien le Pape François, il faut lancer des processus; tout est interconnecté! Quand nous voulons faire face aux innombrables problèmes de ce monde, il serait bien de se rappeler que ceux qui partagent leur vie avec la nôtre sur cette planète sont nos frères et sœurs; que nous partageons tous ce même court moment d’existence sur cette petite terre fragile; que nous cherchons tous la même opportunité de vivre dans la dignité et le bonheur.

Nous sommes unis par le lien d'une foi commune en l'humanité et par l'objectif commun d'un avenir meilleur pour tous. Il est certain que nous pouvons au moins apprendre à considérer les gens qui nous entourent comme des êtres humains égaux, et que nous pouvons travailler un peu plus résolument pour panser nos blessures et (re)devenir frères et sœurs de la famille humaine au plus profond de notre cœur.

Comme disait Saint Ambroise, Père et docteur de l'Église, évêque de Milan au IVe siècle: «Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre; tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l’usage de tous, voilà ce que tu t’arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches!»1

1. De Nabuthe (Über Naboth) c. 12, n. 53 PL 14, 747 - vgl. R. Palanque, Saint Ambroise et l'empire romain (Paris 1953) de Broccard, 336 ff.