De retour de Hong Kong où il séjourne régulièrement, le jésuite suisse Stephan Rothlin revient sur la crise qui secoue l’ancienne colonie britannique. Au plan ecclésial, il défend l’accord conclu entre le Vatican et la Chine. La solution proposée s’inspire du modèle du diocèse de Bâle, relève-t-il dans un entretien accordé à Raphael Rauch de kath.ch (traduction et adaptation Maurice Page de cath.ch)

Vous séjournez régulièrement à Hong Kong. Quand y étiez vous pour la dernière fois?

Stephan Rothlin: Il y a une semaine. Je suis à Hong Kong tous les mois pendant quelques jours parce que je donne des cours de contemplation et de leadership, et que je travaille en éthique des affaires. J’ai célébré une messe dimanche dernier et j’ai parlé des troubles actuels dans mon homélie. La question abordée était la suivante: Où plaçons-nous les valeurs? Sommes-nous guidés par le «Rêve de Singapour CCCC», c’est-à-dire «Cash, Car, Credit Card, Condominium» (argent-voiture-carte de crédit-maison) ou par les valeurs de la foi? J’ai exprimé l’espoir que la foi puisse aider à la réconciliation.

La situation est-elle vraiment si dramatique?

Deux systèmes différents sont actuellement en opposition à Hong Kong. Aucune partie n’est prête à faire des concessions. Le fossé divise aussi les familles. C’est une situation intolérable pour la plupart des gens. En tant que citoyen suisse, je jouis d’un grand privilège en Chine: je peux circuler librement tant que je respecte les règles.

L’un des plus grands critiques du régime chinois est l’ancien évêque de Hong Kong, le cardinal Joseph Zen. L’Église catholique soutient-elle les manifestants?

Non. Le diocèse de Hong Kong essaie de servir de médiateur entre les parties au conflit. L’Église catholique jouit d’une grande réputation à Hong Kong, qu’elle ne doit pas compromettre. Elle est fortement impliquée dans le système scolaire. L’an dernier les obsèques de jésuites irlandais ont presque eu le caractère de funérailles d’État.

«L’Église catholique jouit d’une grande réputation à Hong Kong, qu’elle ne doit pas compromettre»

Le cardinal Zen critique également l’accord entre le Vatican et Pékin selon lequel le gouvernement chinois aura son mot à dire dans la nomination des évêques.

Cet accord n’est pas quelque chose de radicalement nouveau. Déjà, au cours de ces dernières années, Rome a cherché un consensus avec Pékin sur la nomination des évêques. L’évêque actuel de Pékin, Joseph Li Shan, par exemple, a été accepté par les deux parties. Le nouveau règlement est un accord provisoire. Le texte officiel n’est pas publié.

Les critiques accusent le pape François d’avoir trahi l’église ‘clandestine’ fidèle à Rome.

Nous ne devons pas douter des bonnes intentions du pape. Il se situe dans la tradition des missionnaires comme Matteo Ricci sj (1552-1610), que les Chinois appellent les amis de la Chine. L’accord est tourné vers l’avenir. Cela ne veut pas dire que nous oublions les gens qui, au cours des dernières décennies, sont restés fidèles à Rome dans la clandestinité et en ont souffert. Mais la division de notre Église est un état inacceptable. Nous pouvons supposer que la situation en Chine ne changera que lentement. Un compromis réaliste entre les intérêts romains et chinois était donc attendu depuis longtemps.

Quelles sont les conséquences de l’accord pour le pratiquant moyen?

Les conditions ne seront plus aussi confuses. Dans une certaine mesure, les fidèles ne savaient pas s’ils célébraient une messe valide avec un prêtre légitime ou non. Si les églises sont enregistrées par l’État, elles peuvent sortir de l’ombre de l’illégalité. C’est un aspect positif.

«La foi est «romaine» quand les Églises locales trouvent des solutions locales en harmonie avec Rome»

Pour vous, l’accord du pape François reste cependant une demi-mesure. Pourquoi?

Je me réfère au modèle du diocèse de Bâle. Ici, ce n’est pas seulement le pape qui décide du choix de l’évêque, mais aussi l’Église locale en dialogue avec les gouvernements cantonaux. Elle a la possibilité de biffer un candidat évêque. En 1994, par exemple, le doyen de la région de Lucerne, Rudolf Schmid, a été retiré de la liste des six candidats. Ce modèle de Bâle est souvent cité comme un précédent. Il a été mentionné à plusieurs reprises lors des consultations avec Pékin.

Une autre particularité de la Suisse est le système dual, c’est-à-dire qu’une autorité de droit civil double l’autorité ecclésiale. Certains milieux conservateurs prétendent que la voie suisse n’est pas catholique et s’apparente précisément au système chinois.

L’adjectif non-catholique ou non-romain ne me semble pas être pertinent du tout. Être catholique signifie aussi que la foi doit s’enraciner dans des cultures politiques différentes. Ainsi, la foi est «romaine» quand les Églises locales trouvent des solutions locales en harmonie avec Rome. Il est arrogant de nier la catholicité du système dual. (cath.ch/kath.ch/rr/mp)

 

Rothlin StefanSJ

Le jésuite Stephan Rothlin (59 ans) est originaire de Lachen (SZ). Il enseigne l’éthique des affaires à Pékin et à Hong Kong depuis 1998. À Macao, il dirige un centre de recherche qui se concentre sur les cultures chinoise et occidentale avec leurs traditions spirituelles.