Quitte à visiter la Suisse cet été, autant le faire à pied, en suivant un chemin qui mène à la paix de l'âme après tant de tourments. Un chemin qui passe par le domaine de Notre-Dame de la Route où trône le labyrinthe construit par les jésuites de Fribourg. À pied? Oui, pour se revigorer, profiter d'une nature luxuriante et changeante, loin du tumulte des lieux touristiques bondés et du virus qui guette encore alors qu'on voudrait l'oublier. Le journaliste Emmanuel Tagnard invite, dans son nouvel ouvrage, à le suivre sur la Via Jacobi, plus connue comme étant le chemin suisse de Saint-Jacques-de-Compostelle. En l'accompagnant dans son périple, au fil des pages, on s'imagine déjà déambuler le long des chemins de terre-battue ou de gravier, se cacher du soleil cuisant à la lisière des forêts, s’arrêter pour goûter à l'eau fraîche d'une fontaine de village avant d'entrer découvrir l'un des lieux culturels ou spirituels du pays. Il y a tant de chose à voir entre le Léman et le lac de Constance! Et de gens à rencontrer. À Villars-sur-Glâne, le journaliste a conversé avec le bibliste et archéologue Jean-Bernard Livio sj.

La Via Jacobi passe en effet par Fribourg. Si le journaliste baroudeur s'est arrêté au domaine de Notre-Dame de la Route et sa communauté jésuite, c'est pour converser avec Jean-Bernard Livio sj du labyrinthe de pierres levées qui trône au beau milieu du jardin, un labyrinthe connu loin à la ronde. «Un lieu dans lequel on doit se perdre avant de se retrouver», commente l'auteur.

LabyrintheNDR vuduciel NDLRLabyrinthe de pierres levées du domaine de Notre-Dame de la Route @ domaine de Notre-Dame de la Route

À son 13e jour de marche, Emmanuel Tagnard se retrouve ainsi à Villars-sur-Glâne après une halte en ville de Fribourg et sa rencontre avec l'abbé Claude Ducarroz (ami de longue date des jésuites, ancien membre du comité de rédaction de la revue culturelle choisir).

«En quittant Fribourg, une brise se fait sentir. Un panneau indique Notre-Dame de la Route», note le journaliste swisstrotteur. (1) «Me revient alors en mémoire une carte postale de ce lieu, avec un homme marchant dans un labyrinthe. Je l’ai placée sur mon bureau. Curieux, je me dirige donc vers ce centre spirituel jésuite devenu, à présent, un lieu de retraite pour des séminaires d’entreprise. Sur la pelouse devant le bâtiment central, un labyrinthe est effectivement dessiné au sol avec des pierres dressées. Le motif est similaire à celui des cathédrales de Chartres et d’Amiens. Je m’amuse à le faire consciencieusement. Lorsque je crois arriver au milieu, je repars à la périphérie. Une fois au centre, il faut le refaire à l’envers pour en sortir.
Désirant en savoir davantage sur l’intention et la finalité de ce labyrinthe, je cherche à rencontrer le Père Jean-Bernard Livio sj qui réside ici depuis de nombreuses années. Par chance, le jésuite n’est pas en Terre sainte où il accompagne régulièrement des groupes de pèlerins sur les pas du Christ. Il me scrute d’un regard pétillant et rieur. Autour d’une table avec vue sur les Préalpes fribourgeoises, il m’explique son parcours: d’abord archéologue puis bibliste, avant de devenir jésuite. Chaque année, pendant plus de cinquante ans, il faisait une retraite de douze jours, seul dans le désert du Sinaï. «Je connais mieux la Palestine que la Suisse…», précise-t-il en souriant:
– Marcher, poursuit-il, c’est comme laisser entrer la spiritualité par la plante des pieds. J’ai une lecture très physique de la Bible. Marcher m’oblige à un autre rythme. Marcher ouvre en moi un espace d’émerveillement et d’énervements, de fatigue, de «Y arriverai-je ?» et de «Je suis complètement fou de m’être lancé dans cette aventure». Marcher me permet de relire mon quotidien. Je ne marchais pas pour réaliser un exploit mais simplement pour découvrir ce que je sentais intuitivement et pour le laisser apparaître comme une évidence. Au début, la question était: «Je cherche quoi?» Jusqu’au moment où j’ai compris que la bonne question était «Je cherche qui?» Je me cherche et je Le cherche. Chercher Dieu et Le trouver partout, en toutes choses.
– Quelle est l’origine du labyrinthe de Notre-Dame de la Route?
– Depuis les années 1970, nous organisons des «retraites itinérantes» inspirées des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola. Dans la continuité de cette tradition, un confrère, frappé par la symbolique du labyrinthe de Chartres, a proposé d’en créer un à Notre-Dame de la Route 50. Le parcours complet mesure 600 mètres. Lorsqu’on est seul à l’intérieur, il permet un temps de réflexion et de méditation. Si on partage l’expérience avec d’autres, on les voit passer à côté de soi. On a l’impression de les suivre jusqu’au moment où ils vont dans l’autre sens alors que tous avancent attirés par le centre du motif.
– Est-ce une métaphore de notre vie?
– Depuis ma fenêtre, j’ai vu beaucoup de gens «faire» le labyrinthe. C’est un peu comme au Mur des lamentations à Jérusalem: il y a ceux qui prient à un rythme très lent et les plus nerveux, à un rythme plus rapide. Certains marcheurs mettent plus d’une heure pour en réaliser le parcours, d’autres le découvrent par simple curiosité. Il y en a même qui le font pieds nus ou à genoux. Lorsqu’on arrive au centre, c’est déroutant de devoir reprendre le même chemin avec la perspective de la sortie. Mais c’est un appel à aller plus loin. Personnellement, je vois le labyrinthe un peu comme la liturgie de la messe. Il y a un centre qui est l’écoute de la Parole: «Faites ceci en mémoire de moi.» C’est le don qui nous est fait de l’Eucharistie avec le pain et le vin. Et puis, à la fin de la messe, le prêtre dit: «Allez!» Cela signifie: «Continuez votre chemin! Vous n’êtes pas dans l’église pour y demeurer mais pour rejoindre les extrémités du monde.» Tout pèlerin sait qu’une fois que le but est atteint, d’autres buts se présentent.
– Comment voyez-vous la symbolique du labyrinthe antique par rapport au labyrinthe circulaire moyenâgeux?
– Dans le schéma antique, quelles que soient les difficultés, il y avait la possibilité de s’en sortir, même si son architecture cherchait à perdre ceux qui s’y aventuraient… Seuls quelques privilégiés arrivaient à trouver la sortie. Le modèle de celui de la cathédrale de Chartres nous incite à savoir que personne n’est perdu. Surtout pas ceux qui croient qu’ils le sont. Dans ce cas, la seule chose valable à leur dire est: «Continuez d’avancer!» Dans une tempête de neige en montagne ou de sable dans le désert, il ne faut jamais s’arrêter. Et puis, dans le modèle circulaire, une fois arrivé au centre, il y a la satisfaction de se dire: «J’y suis arrivé» et de regarder autrement le monde vers lequel je retourne, car j’ai atteint le but et je sais que c’est faisable. Aujourd’hui, le monde souffre de ne pas savoir que le but est atteignable. Pour moi, le but n’est pas un lieu mais c’est une personne et cette personne est le Christ, Dieu ou le sens... N’enfermons pas les gens dans nos dogmes! Les deux représentations sont spirituelles car elles donnent le souffle nécessaire pour s’en sortir.
– Mais le chemin est long parfois…
– Oui, parfois. Et c’est tant mieux!
– Voyez-vous l’engouement de marcher vers Compostelle comme un effet de mode ou un signe des temps?
– Les deux. C’est fantastique de voir autant de personnes se mettre en route avec un objectif purement gratuit. Ils ne perdent pas leur temps. Et les marches des jeunes pour le climat ne sont pas juste une panique quant à l’avenir: c’est l’expression d’une envie profonde de vivre autrement. De trouver un nouveau chemin. Si je n’ai pas une direction vers laquelle avancer, la vie perd son sens.
– Pour vous, est-il plus important d’être en chemin ou d’arriver à destination?
– D’être en chemin! Le Jésus de l’Évangile ne dit jamais qu’il est le but. Il dit qu’il est le chemin. Comme les disciples, je demande à Jésus: «C’est où chez toi?» Il me répond: « Viens et suis-moi!» Il ne dit pas: «C’est là.» Il y a une force de mouvement qui traverse toute la Bible. Elle commence avec le «Va!» d’Abram et se conclut avec le «Viens, Seigneur!» de saint Jean à la fin de l’Apocalypse. Dans la vie de chaque chrétien, il ne se passe rien si on ne bouge pas.
Avant de reprendre la route, je raconte au jésuite l’histoire des Deux rois et des deux labyrinthes de Borges l’Argentin: un jour, un roi arabe rend visite au roi de Babylone. Pour se moquer de lui, le roi de Babylone le fait pénétrer dans un labyrinthe où il erre désespérément, jusqu’à la tombée de la nuit. Il ne trouve la sortie qu’en implorant le secours divin. De retour en Arabie, il décide de se venger, rassemble ses armées et ravage le royaume de Babylone. Il capture le roi, l’attache au dos d’un chameau, l’emmène au milieu du désert et lui dit: «En Babylonie, tu as voulu me perdre dans un labyrinthe de bronze aux innombrables escaliers, murs et portes. Maintenant, le Tout-Puissant a voulu que je te montre le mien, où il n’y a ni escaliers à gravir, ni portes à forcer, ni murs qui empêchent de passer. » Puis il l’abandonne, le laissant mourir de soif
Songeur, Jean-Bernard Livio sj me donne un feuillet présentant le labyrinthe de Notre-Dame de la Route. La première phrase résonne en moi : «Les symboles ne deviennent vivants que dans la mesure où on les pratique.» C’est bien pour cela que je suis sur la Via Jacobi!

1. Nous reproduisons ici l'échange entre Emmanuel Tagnard et Jean-Bernard Livo sj -de la page 89 à la page 95- avec l'aimable autorisation des éditions Saint-Augustin.

LivreTagnard viaJacobi sodis

Emmanuel Tagnard
Via Jacobi
Sur le chemin suisse de Compostelle
Dessins de Baladi
Éditons Saint-Augustin,
Saint-Maurice 2020
145 pages

 

 

Biographie de l'auteur: Emmanuel Tagnard est journaliste à la RTS (Radio Télévision Suisse) pour Cath-Info (Centre catholique des médias). Coproducteur de l’émission télévisée religieuse et éthique «Faut pas croire», il est l’auteur de Très Saint-Père, lettres ouvertes au pape François (Salvator, 2018).
Biographie du dessinateur: Baladi est auteur indépendant de bandes dessinées. Trois fois lauréat du «Prix Töpffer Genève»,il a publié plus de soixante livres. Invité d’honneur de BDFIL 2019, il vit et travaille entre Genève et Berlin.


À lire également, l'article de cath.ch ci-dessous:

L'âme révélée du chemin suisse de Compostelle

La Via Jacobi, le chemin suisse de Compostelle, offre d’enthousiasmantes découvertes spirituelles et culturelles. Emmanuel Tagnard, journaliste à RTSreligion, raconte dans un nouveau livre son expérience de cheminement d’un bout à l’autre de la Suisse.

En chemin vers Rapperswill TagnardLe Chemin de Compostelle vers Rapperswill © Emmanuel TagnardDes bords du lac de Constance aux confins du Léman, Emmanuel Tagnard a parcouru, pendant l’été 2019, 431 km en 18 jours. Un périple qui n’avait rien d’effrayant pour le journaliste-marcheur qui arpente depuis de nombreuses années toutes sortes de chemins mythiques. Dans un premier ouvrage paru en mai 2018 intitulé Très Saint-Père, lettres ouvertes au pape François, il avait déjà couché sur papier ses impressions de voyage sur un tronçon de la Via Francigena, qui relie Cantorbéry à Rome.

Le dessinateur Alex Baladi a illustré le livre

ViaJacobi Tagnard BaladiLe dessinateur Alex Baladi a illustré le livreAvec ce Via Jacobi-sur le chemin suisse de Compostelle, paru en mai 2020 aux Éditions Saint-Augustin, Emmanuel Tagnard propose une œuvre à plusieurs niveaux de lecture. Elle ressemble à première vue à un carnet de voyage classique, avec ces descriptions de lieux visités, de paysages somptueux et ces «adresses où dormir». L’itinéraire est sympathiquement illustré par le dessinateur suisse Alex Baladi, que l’auteur connaît personnellement. Une mise en valeur dont l’écrivain est très satisfait. «Alex a parfaitement compris l’esprit du livre. Il l’a restitué à sa manière, avec une légèreté et un humour qui apportent un véritable complément».

Sous le signe du labyrinthe

Mais Via Jacobi est bien plus qu’un guide touristique. «Il s’agit d’un parcours non seulement culturel, mais aussi historique, spirituel et personnel», confie l’auteur à cath.ch.

Sur le plan culturel, le récit permet de partir en imagination sur des lieux mythiques et pittoresques de Suisse, de l’Abbaye d’Einsiedeln au château de Bossey (Ge) en passant par le Flüeli Ranft. Un ouvrage qui tombe donc à point nommé pour les sans doute nombreuses personnes désireuses de découvrir le patrimoine en se ressourçant, alors que la tendance de l’été 2020 sera aux vacances dans le pays.

Le hasard? Peut-être pas, car Emmanuel Tagnard est sensible aux multiples marques de la Providence face à toutes ces «coïncidences» qui ont marqué son périple et qui lui ont finalement donné sens.

Il souligne ces labyrinthes qui ont tissé le fil rouge de son parcours. Au début de sa marche, il a en effet visité une exposition, à la bibliothèque de Saint-Gall, sur le thème du labyrinthe. En passant Fribourg, il s’est arrêté au domaine de Notre-Dame de la Route, connu pour son labyrinthe de pierres levées. Le pèlerin a également rencontré une telle structure devant le couvent de la Fille-Dieu, à Romont.

Ces labyrinthes étaient là pour lui révéler un enseignement essentiel de sa démarche. Il s’agit en effet d’un lieu dans lequel on doit se perdre avant de se retrouver. Il indique au pèlerin qu’il ne comprendra le sens de sa marche qu’une fois celle-ci terminée.

Lac de Zurich tagnardEmmanuel Tagnard avant la traversée du lac de Zurich © Emmanuel Tagnard
Forêts de symboles

Le livre peut ainsi se parcourir comme une sorte de «récit initiatique», qui emmène le lecteur bien au-delà de la simple visite culturelle. Le but final d’Emmanuel Tagnard est de faire saisir que le pèlerinage est une forme de voyage plus intérieur qu’extérieur. Le pèlerin y passera à travers des forêts de symboles qu’il saura décrypter s’il garde l’esprit ouvert.

Dans cette démarche, les rencontres sont des éléments centraux. Celles qui ont émaillé le parcours d’Emmanuel Tagnard l’ont aidé à approfondir sa signification. Cela a été le cas du premier personnage croisé sur la route. Petr, un pèlerin improbable venant de Prague. Une sorte de «juif errant», sans attache ni but précis à atteindre, un vagabond sans le sou mais riche de sa liberté. Échange de sagesse réciproque, comme il y en a toujours sur ce parcours, souligne le journaliste.

Ces «clins d’œil» donnés au marcheur par le chemin de Compostelle apparaissent à chaque page du livre. «Sur le trajet, l’on reçoit toujours, d’une manière ou d’une autre, de l’assistance quand on est en difficulté». Il prend pour preuve sa première nuit à Rorschach (SG), où tous les hôtels sont pleins, alors que le ciel déverse des trombes d’eau. Il croise une classe en sortie scolaire. L’enseignante lui signifie qu’il peut occuper une tente libre.

Un «grand continuum mythique»

Petr Prague Compostelle à pied aller retour TagnardPetr, un pèlerin venu de Prague © Emmanuel TagnardCar le chemin de Compostelle n’est pas une route comme les autres, Emmanuel Tagnard pense qu’il est possible, si on l’aborde avec authenticité, de percevoir son «âme». «En l’empruntant, on se rattache à un grand inconscient collectif. On peut se connecter à toute cette énergie laissée par les milliers de pèlerins qui sont passés par là, avec leurs espoirs, leurs souffrances. C’est une force, si on la ressent, qui nous pousse à avancer».

Via Jacobi articule ainsi une évolution à travers l’histoire, passant d’une momie égyptienne «oubliée» dans la bibliothèque du monastère de Saint-Gall à la Genève internationale, épicentre de la mondialisation et de la modernité. «J’ai toujours ressenti cela sur la route de Compostelle, confie Emmanuel Tagnard: le sentiment d’appartenir à un grand continuum mythique».

Un parcours qu’il ne poursuivra cependant pas en 2020. Il a décidé, pour cet été de poser son sac à dos à l’Abbaye de Conques, dans l’Aveyron. Là, il accueillera les pèlerins de Compostelle. Après avoir glané les forces et les sagesses offertes par le Chemin, l’écrivain-journaliste a ressenti le besoin de «rendre ce qu’il m’a apporté». (cath.ch/rz)

 

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