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Pour son 17e voyage apostolique, le pape François est à Malmö, en Suède. Un voyage qui marque les 500 ans de la Réforme protestante, « très important » pour lui. Dans son livre Ignace de Loyola. Légende et réalité, Pierre Emonet sj dépeint les liens tissés entre les deux destinées d’Ignace et de Luther en les éclairant d’une nouvelle lecture historique. « Ignace n’est pas le contre-réformateur de légende que l’on croit », écrit-il.

En voici l’extrait :

Parce que le boulet français a fracassé les jambes d’Ignace la même année 1521 que Luther a été excommunié, certains ont voulu voir dans cette coïncidence historique un signe du ciel. De là à interpréter trop étroitement l’œuvre d’Ignace, son enseignement, les Exercices, la fondation de la Compagnie comme l’instrument providentiel suscité par le ciel pour contrer la Réforme il n’y avait qu’un pas que de nombreux auteurs ont allègrement franchi. Nadal le premier: «La même année que Luther a été appelé par le démon, le Père Ignace a été appelé par Dieu.» Pour Ribadeneira il ne fait pas de doute que si Luther a été le fossoyeur de la foi, Ignace en est le défenseur. Pour camper un Ignace suscité par le ciel pour s’opposer à Luther et défendre l’Église, il consacre plusieurs chapitres de sa Vita Ignatii Loyolae à décrire en termes outranciers et polémiques les horreurs de la Réforme. Canisius, dans une lettre de 1583 au Père Général Claudio Aquaviva, dit sa gratitude envers la Providence divine qui a suscité la fondation de la Compagnie de Jésus par Ignace comme une troupe pour combattre l’hérésie au moment même où la nouvelle doctrine commençait à se répandre en Europe. Le cliché s’est si solidement enraciné que la Bulle de canonisation (12 mars 1622) le reprendra à son compte.

Et pourtant ! Ignace n’est pas le contre-réformateur de légende que l’on croit. Il n’a sans doute jamais lu une seule ligne de Luther. Dans toute son œuvre écrite le nom de Luther ou celui de luthéranisme n’apparaissent jamais et les textes fondateurs de la Compagnie ne mentionnent pas la Réforme. Ignace n’a pas fait le choix de contrer la Réforme protestante. Réformateur plutôt que contre-réformateur, il se tenait à distance du pape Carafa et du parti des zelanti, de l’Inquisition, de la politique de la couronne d’Espagne et de l’Université de Paris. Son projet est plus vaste et plus fondamental. Il veut «aider les âmes» sans s’enfermer dans une tâche unique imposée par des circonstances historiques. Son regard balaie un horizon plus large, celui de l’homme en lui-même, de sa recherche de Dieu, de la réalisation de son être de créature. Certes, il est conscient que l’Église a besoin d’être réformée, mais cette tâche n’incombe pas aux jésuites. Ils ne font pas partie de la hiérarchie. Elle est l’affaire du pape et des responsables de l’Église. Il en parle à l’occasion du conclave qui va élire le successeur de Jules III, en demandant aux jésuites de Rome (ils sont 220) de prier pour que soit choisi «un vrai pontife zélé pour l’honneur de Dieu et la réforme de l’Église». L’élection de Marcel II Cervini le réjouit parce que c’est un pape «tout entier préoccupé par la réforme de l’Église». Espoirs bien vite déçus par le décès prématuré du nouveau pape après 23 jours de pontificat. Si l’élection de son successeur, le redouté Paul IV, l’a fait trembler, elle alimente du moins l’espoir que la réforme ira de l’avant. Comment imagine-t-il cette réforme? Gonçalves da Câmara a recueilli son opinion: «Le Père disait que, si le pape se réformait, lui et sa maison et les cardinaux de Rome, il n’y aurait rien de plus à faire, et tout le reste se ferait bien vite tout seul.» A l’époque déjà, la réforme de l’Église passait par celle de la curie.

Ignace sait pertinemment que cette Église n’est pas une société idéale, qu’elle a besoin de réforme et que la mauvaise conduite de certains supérieurs est de notoriété publique. Malgré tout, elle vient d’en-haut: «c’est par le même Esprit et Seigneur qui nous donna les dix commandements, que notre sainte Mère l’Église est dirigée et gouvernée». C’est pourquoi il invite à chercher des raisons de la défendre plutôt que de l’attaquer. Et ce ne sont pas les difficultés et les tracasseries que lui ont largement prodiguées les représentants de la hiérarchie qui lui feront changer d’attitude.

S’il est un réformateur, Ignace se situe dans la mouvance de la Devotio moderna. Contrairement à Luther, il n’attaque pas de front l’institution ecclésiastique. Plutôt que de dénoncer les pratiques et les structures, il s’applique à aider les personnes à réformer leur propre vie par les Exercices. Il n’ignore tout de même pas les débats qui agitent les partisans d’une réforme de l’Église. Pour aider l’exercitant confronté aux profondes remises en question de l’Église, il a rédigé à Paris, avant 1535, puis à Rome, entre 1535 et 1541, quelques règles «Pour avoir le vrai sens dans l’Église militante».

A Paris, parce qu’on le soupçonnait d’être un disciple d’Érasme, Ignace prend soin de se tenir à distance du grand humaniste. Dans son Enchiridion, Érasme critiquait une série de pratiques de piété pour leur préférer une vie spirituelle toute intérieure. Plus sensible à la dimension incarnée de la foi, Ignace se méfie de cette religion intellectuelle et du rejet de toute expression extérieure de piété. Reprenant une liste des erreurs d’Érasme condamnées par le Concile de la Province de Sens, il propose de porter un regard positif et de louer les pratiques incriminées par l’humaniste. Une règle souvent brocardée pose tout de même question: «Pour toucher juste en tout, nous devons toujours tenir ceci: ce que moi je vois blanc, croire que c’est noir, si l’Église hiérarchique en décide ainsi, croyant qu’entre le Christ notre Seigneur, l’Époux, et l’Église, son Épouse, il y a le même Esprit qui nous gouverne et nous dirige pour le salut de nos âmes.» Ignace reprend ici des propos tenus par Érasme dans le contexte d’une querelle avec les théologiens de la faculté de Paris. En 1527, le doyen Noël Béda (1470-1537) avait établi une liste des erreurs attribuées à Érasme. Celui-ci s’était défendu l’accusant de mensonges, de calomnies et de diffamation. Béda a proféré tant d’erreurs, écrit Érasme, que même si le pape les acceptait, il faudrait faire appel du pape endormi au pape éveillé, car on ne peut changer le noir en blanc, même si le pape en décidait autrement. En reprenant à son compte l’expression d’Érasme Ignace ne se positionne pas sur le terrain théorique; il ne prétend pas que le blanc soit noir, mais il énonce un jugement pratique: je dois être disposé à accepter l’autorité de l’Église.

A Rome, des ecclésiastiques flirtaient avec la Réforme. Sans entrer dans une polémique théologique, Ignace complète ses règles en prodiguant des conseils de sagesse sur la manière de traiter certaines questions soulevées par les réformateurs. Une parole responsable respecte les petites gens qui ont moins de connaissances et d’instruction. Ainsi, lorsqu’il s’agit de l’Église, mieux vaut éviter certains sujets, qui peuvent faire du tort en quittant la paix et induire en erreur, comme, par exemple, les questions concernant la prédestination, la crainte servile, l’articulation entre la foi et les œuvres, ou entre le libre arbitre et la grâce. Quant aux critiques justifiées, mieux vaut en parler avec qui peut y remédier plutôt que de troubler les gens en débattant sur la place publique.

Extrait du livre de Pierre Emonet sj,
Ignace de Loyola. Légende et réalité
Ed. Lessius, Bruxelles 2013