Il est arrivé en terre romande de sa Bâle natale en fin d’année dernière. Beat Altenbach sj est le nouveau supérieur de la Communauté jésuite de Genève. La Suisse romande, il la connaît déjà pour avoir dirigé le centre spirituel de Notre-Dame de la Route à Fribourg. Entretien avec un Père pour qui la recherche du beau, du vrai et du bon est au centre de sa vocation.

Entre Suisse alémanique et Suisse romande, depuis quelques années, votre cœur doit balancer un peu?
Beat Altenbach sj
: «Je suis un Bâlois pur et dur, et fier de l’être ! Mais oui, je me sens bien en Suisse romande et j’ai toujours aimé vivre les deux cultures, comme il m’a été donné de le faire déjà à Fribourg où tous les jours je passais d’une langue à l’autre, dialoguant avec des personnes issues des deux côtés de la Sarine. C’est une richesse. J’avoue pourtant avoir eu un peu de mal à quitter une fois de plus ma ville natale pour rejoindre Genève, une ville que je connais très peu. Mais je suis confiant et convaincu que, derrière la décision du provincial de Suisse de me nommer supérieur de la Communauté de Genève, il y a bien l’œuvre de l’Esprit saint.»

Quel est le rôle d’un supérieur de communauté?
«Comme le dit le formateur de l’initiation que j’ai suivie l’an dernier à ce sujet, le rôle premier d’un supérieur est de créer un environnement dans lequel les compagnons puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. Un cadre spirituel, organisationnel et sanitaire adéquat en quelque sorte, pour qu’ils puissent poursuivre leur apostolat en toute sérénité. Une des raisons de ma présence à Genève est donc de faire communauté, de favoriser les échanges et d’initier le chemin pour que, tous les Pères, nous vivions en harmonie ensemble.»

Est-ce aussi par esprit d’obéissance, un des trois vœux jésuites, que vous avez accepté cette nouvelle mission?
«La foi n’est pas un sentiment, c’est une décision. Et je décide d’accueillir le choix qui a été fait pour moi avec confiance. Je dis oui à ma présence à Genève, même si émotionnellement, je l’avoue, ce n’est pas toujours facile à assumer.»

Qu’est-ce qui vous a amené à devenir jésuite, vous qui avez été responsable de la promotion des vocations?
«Durant mes années de lycée à Bâle, le Père Hans Gassmann sj - dont je suivais les cours facultatifs de religions - m’a marqué par sa joie de vivre, son rayonnement et sa passion du beau. Il m’a introduit à des figures marquantes de la Compagnie de Jésus, notamment Teilhard de Chardin qui m’a beaucoup inspiré par son approche de réconciliation entre sciences et foi. À l’époque, je cherchais et je trouvais Dieu davantage dans l’expérience de la beauté et de la force de la nature que dans l’écriture sainte et la théologie. Mon propre père parlait très peu de sa foi, mais il la vivait et me la proposais sans contrainte, en m’initiant entre autre à la beauté de la nature et de la musique classique.»

Vous avez pourtant étudié la théologie et la philosophie comme tout jésuite?
«Oui, et ces années entre Munich et Paris ont été des années de grâce. Reste que je suis quelqu’un qui appréhende le monde à partir de ce qui est, plutôt qu’à partir de concepts. Je suis à ce titre plus rahnérien que balthasarien. Autrement dit, je suis plus proche de la théologie d’en bas, qui rejoint celle du pape François : partir de l’existence et de l’expérience concrète de l’homme pour poser la question de Dieu. Je cherche Dieu à partir de ce qui est vécu plutôt qu’à partir d’idées et de concepts qu’on essaie ensuite de plaquer sur la réalité.»

La notion de recherche du beau semble aussi importante pour vous?
«L’harmonie, la nature … la beauté d’un cristal vu sous la loupe d’un microscope, oui tout cela me touche. Cette beauté va avec une certaine recherche de vérité. Cela rejoint ce que j’ai écrit sur le site des jésuites alémaniques à propos de mon arrivée à Genève dans lequel j’évoque la recherche du beau, du vrai et du bon. En tant que religieux, cette question qui remonte à Aristote, reprise notamment par Thomas D’Aquin, m’inspire, le vrai et le bon étant deux qualités essentielles de l’être.»

Quand vous êtes-vous posé la question de votre vocation?
«Après le bac, j’avais choisi des études de chimie, pour leur aspect scientifique couplé à un importante pratique en laboratoire. J’aimais les études, mais ce n’était pas non plus une passion. J’ai passé mes examens, mais sans brio. Un indicateur sans doute que ce n’était pas la vocation qui mobilisait toutes mes aptitudes. J’ai fait le choix de prendre la route de la vie religieuse lors d’un séjour au monastère bénédictin de Mariastein (SO) où je m’étais retiré pour travailler ma thèse. J’y suis entré sans me poser de question vocationnelle. Après cinq à six jours, au moment de repartir, je savais que je voulais et que je pouvais devenir religieux. Et ce sentiment ne m’a plus quitté. Une sorte de grâce, une évidence. Je pensais entrer chez les bénédictins, mais après un temps de discernement, il m’a semblé évident que je deviendrais jésuite.»

Pourquoi ce choix?
«J’apprécie les bénédictins, mais je ne me sens pas bénédictin. Mon Père était allé à l'école à l’abbaye d’Engelberg tenue par les bénédictins. Il nous a souvent parlé de ses huit ans passés là-bas. Et nous allions aussi souvent sur place quand j’étais gamin. Certains moines m’ont beaucoup impressionnés à l’époque, leur humour, leur sagesse... J’aimais leur tenue noire, très élégante. Mais un habit n’est pas une raison suffisante pour devenir moine (rire). J’apprécie toujours leur liturgie rythmée et soignée, et de ce point de vue je suis peut-être le jésuite le plus bénédictin de Suisse.
»Mais je me suis senti appelé à autre chose. Et la spiritualité ignatienne me passionnait depuis toujours. Les Exercices spirituels, avec l’appel à une certaine liberté et au discernement, raisonnaient très fort en moi. Les dons qui m’ont été accordés, les jésuites me donnaient la possibilité de les mettre en évidence et de les faire fructifier au service de Dieu. J’ai choisi les jésuites et - malgré quelques crises et difficultés à traverser - je n’ai jamais regretté mon choix.»