Le 3 octobre 2020 à Assise, le pape signait sa lettre encyclique Fratelli tutti. Dans ce texte, François appelle à plus de fraternité en ces temps de coronavirus et de nationalisme. Avant même sa publication, le titre de la nouvelle encyclique faisait déjà débat: Le texte est-il suffisamment sensible à la dimension de genre? Pour Christian Rutishauser sj, provincial des jésuites de Suisse, c'est le cas! Nous vous proposons de découvrir son commentaire sur la nouvelle encyclique du pape parue initialement en allemand sur le site feinschwarz.net.

Fratelli tutti - la citation de François d'Assise est orientée vers une fraternité mondiale et l'encyclique de François y fait référence tout au long du texte. À une exception près: le commentaire sur «l'égalité, la liberté et la fraternité», qui fait référence à la devise de la Révolution française. L'encyclique n'a évidemment pas pour thème le débat sur le genre. Il est consacré aux développements sociaux les plus récents qui, dans leur globalité, sont très critiqués. Une dynamique négative intensifiée par la pandémie de la Covid-19.

Dans des paroles percutantes et tranchantes, le pape François condamne les conséquences d'une mondialisation purement axée sur le profit, technocratique et néolibérale. Son point de vue est déjà bien connu grâce à ses nombreux discours et textes antérieurs, qui sont également richement cités dans l’encyclique et replacés dans un contexte plus large.
Le développement actuel dissocie, et tue même. On se débarrasse des gens. François décrit le popularisme, le déclin de la culture du débat, le nationalisme croissant, le racisme, la communication délétère dans les médias sociaux, etc. Pour lui, le même esprit façonne ces phénomènes qui découlent des réactions à la mondialisation, ces derniers entraînant un déracinement historique et culturel. D’aucuns, sous couvert de défendre leur patrie, se ferment et ne tiennent compte plus que de leur propre groupe ce qui conduit à une forme de nouveau tribalisme.

«L’encyclique critique la mondialisation axée sur le profit, technocratique et néolibérale.»

L'encyclique ne propose pas vraiment d'analyses sociologiques plus approfondies. La description de la situation sociale est exposée. Le pape se concentre sur les côtés sombres de la mondialisation mais omet de reconnaître positivement les réalisations accomplies. Même le lecteur le plus bienveillant peut ne pas se retrouver dans certaines des descriptions.
Mais lorsque l'on y regarde de plus près, on se rend compte que le pape François perçoit l'ensemble du développement comme étant basé sur une fausse image de l'homme. Celle d'une vision qui ne pense à l'homme qu'à partir de ses besoins immédiats et matériels, d'un individualisme selon lequel l'homme doit d'abord se chercher lui-même avant de se tourner vers les autres.
Il y oppose avec force une image de l'humain qui considère que l'homme grandit à travers l'autre. Tout être humain, quelle que soit sa nation ou sa classe sociale, a sa dignité. Tout être humain devient un être humain dans le travail laborieux et détaillé du dialogue, dans la rencontre avec l'étranger, l'autre. La solidarité et la fraternité ne sont pas des options vers lesquelles il se tourne, mais elles sont le fondement de sa personnalité.

«Fratelli tutti propose une conception chrétienne de l'homme: l'homme grandit dans la rencontre avec l'étranger, l'autre.»

Ce n'est qu'à quelques endroits que le texte se rapporte à des réflexions théologiques, bien que cela soit assez caractéristique d'une encyclique sociale. Il met plutôt au centre le commandement de l'amour du prochain, notamment sur la base de la parabole du bon samaritain de Lc 10: «Ne demande pas qui est mon prochain, mais fais-toi prochain de tous les autres!»
François s'inspire de la tradition juive qui consiste à aimer l'étranger. Il souligne sa collaboration avec le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb, qui a conduit à la déclaration de la fraternité d'Abou Dhabi. Fruit d'une collaboration islamo-catholique, François présente également le texte lorsqu'il se réfère à François d'Assise et à Charles de Foucault, qui ont formulé leur spiritualité de fraternité dans la rencontre avec l'Islam.
Vers la fin, l'encyclique met les religions au service du travail pour la paix et condamne la violence religieuse. Elle souligne l’importance du dialogue interreligieux dont le fruit doit être l'engagement social. Tout en reconnaissant l'autonomie de la politique, les religions sont destinées à façonner tous les domaines de l'existence humaine, y compris celui de la politique. Le texte est aussi une déclaration sur la façon dont François voit l'engagement islamique et chrétien dans le monde. Les religions sont devenues des traditions solides qui peuvent dans la crise actuelle consolider l'amitié, la solidarité et l'action politique avec leurs valeurs. Le texte se termine par un appel à la justice sociale pour les minorités, pour les populations isolées et pour les victimes de l'histoire du document d'Abou Dhabi. Une prière prononcée à Assise lors de la signature de l'encyclique est jointe à celle-ci.

«Dans la crise, les religions se renforcent.»

Dans l'ensemble, l'encyclique représente une mondialisation alternative: solidarité de tous les peuples au-delà des frontières nationales, dignité radicalement égale pour tous, engagement en faveur du bien commun, valorisation des différentes cultures qui donnent un chez-soi mais ne se ferment pas les unes aux autres.
François expose avec précision l'hégémonie numérique et économique du monde occidental qui, sous l'apparence du progrès technique et de la réussite économique, détruit les sociétés dans leur propre développement.
L'interaction de la société civile locale et des acteurs politiques est jugée nécessaire pour créer un monde alternatif plus humain. Le pape évoque surtout les succès et acquis de l'UE, de l'ONU et d'autres structures internationales qui ont été développées dans la seconde moitié du XXe siècle, et qui risquent aujourd'hui d'être anéantis. En ce sens, le texte est conservateur et fait l'éloge des réalisations séculaires de la modernité tardive. Il renforce le discours rationnel et le dialogue en tant que moyens essentiels, tout en admettant la nécessité de vérités objectives et d'orientations transcendantes vers lesquelles l'homme doit se tourner. La dignité humaine, la solidarité, la vérité, la justice, etc. sont des valeurs universelles qui ne doivent pas être relativisées, comme c'est parfois le cas aujourd'hui.

«La mondialisation alternative!»

Le chapitre 5 de Fratelli tutti, qui traite du renforcement de la politique par rapport à l'économie et décrit sa tâche dans un monde globalisé, peut servir d'autoréflexion et d'examen de conscience pour tout homme politique: Le service à la société dans son ensemble, au-delà des intérêts individuels, est une nécessité et ne souffre aucune concession ; l'obtention du vote des électeurs ne doit pas être le facteur décisif des décisions ; l'orientation vers les valeurs et non vers l'intérêt personnel est central, le leadership économique important pour ne pas être à sa merci.
Lorsque François demande aux hommes politiques de considérer les mouvements d'amitié sociale et de charité comme le cœur de l'action politique, il s'adresse également à eux comme à des personnes qui ne devraient pas être absorbées dans leur fonction sociale. Lorsque, par exemple, la charité exhorte un citoyen à aider quelqu'un à traverser une rivière, pour le politicien cela signifie qu'il faut construire un pont. En général, le texte tente de combiner la responsabilité personnelle avec des exigences structurelles.

«L'amitié sociale et la charité est au cœur de l'action politique.»

Pour qu'un espace mondial diversifié puisse émerger, il est nécessaire que les êtres humains fassent face à l'ensemble de la réalité, qu'ils osent des rencontres, des conversations et des échanges concrets par-delà toutes les frontières.
Le pape François plaide pour une éducation humaniste durable qui soit toujours orientée vers l'autre, et jamais vers l'individu seul. Parce que l'être humain est ancré dans les collectifs, et que ces collectifs entrent en contact les uns avec les autres de manière répétée, des efforts de réconciliation sont impérativement nécessaires.

C'est pourquoi l'encyclique consacre un chapitre distinct à la gestion des conflits. Il indique clairement que la guerre n'est pas un moyen de résoudre les conflits aujourd'hui, compte tenu des armes technologiques de destruction massive et des réseaux mondiaux. François s'oppose à nouveau à la peine de mort ainsi qu'à la prison à vie. L'homme doit sans cesse se voir offrir une nouvelle chance d'être éduqué et intégré. Ainsi, le texte contient des déclarations très pointues sur diverses questions éthiques. Les déclarations sur la migration en tant que source d'enrichissement culturel méritent tout particulièrement d'être lues.

«La migration est une source d'enrichissement culturel.»

François poursuit la doctrine sociale catholique. L’encyclique Fratelli tutti doit assurément être lue comme un complément à l’encyclique Laudato si'. La question écologique n'est plus abordée ici, mais complétée par un regard sur les phénomènes sociaux actuels. Le style est moins analytique, mais plutôt alimenté par de nombreuses réflexions et expériences personnelles. Ses expériences de l'Amérique latine et les questions abordées lors du synode de l'Amazonie rayonnent dans de nombreux endroits. Il est intéressant de noter qu'une dizaine de conciles différents d'évêques d’un peu partout dans le monde sont cités.
L'encyclique est une voix puissante, non pas pour aborder en priorité les questions matérielles et économiques afin de chercher des solutions à la crise sociale mondiale, mais pour réfléchir à une image de l'homme telle que la tradition intellectuelle occidentale l'a développée au fil des siècles.
En dialoguant avec les traditions des autres continents, des chemins peuvent être empruntés vers une communauté mondiale fondée sur la solidarité et la fraternité. Avec ce texte, François reste fidèle à son engagement missionnaire, socio-éthique, entièrement consacré aux questions sociales. Espérons que les questions non résolues et internes à l’Église ne viennent pas lui planter un poignard dans le dos.