Il est entré chez les jésuites en 1966, quelques années après s’être rendu pour la première fois en Terre sainte. C’était en 1958. Dès lors, l’archéologue -devenu depuis Père jésuite- se rend en Palestine et en Israël plusieurs fois par an, emmenant dans son sillage des groupes de pèlerins qui profitent de son savoir. Sous le charme de la Terre sainte, Jean-Bernard Livio sj a une tendresse toute particulière pour Bethléem, la ville de la nativité du Christ. Pour le 50e anniversaire de son sacerdoce, le jour de la saint Ignace, son confrère et historien Jean-Blaise Fellay sj a dressé son portrait, empreint d’un respect et d’une amitié sincère.

Jean-Bernard se présente comme bibliste et archéologue. Les deux professions ont en commun l’action de creuser. Creuser dans le sol pour l’archéologie, creuser dans les textes pour la Bible. Elles ont un but commun, découvrir quelque chose. Un fragment de poterie ou un bout d’os pour l’une, le sens d’un texte pour l’autre.

Chez Jean-Bernard domine donc le besoin de creuser, de découvrir, d’analyser et de brandir. Brandir oui, parce que l’excavateur, au fond d’une fouille, après des semaines de travail harassant, découvre un tesson, si possible gravé d’un fragment d’écriture intraduisible, il est fou de joie et il braille: «Vous avez vu ça?». Sous le coup de l’émotion, l’équipe décide de partager a cup of tee (on est sobre dans ce monde-là). Donc pour Jean-Bernard, il ne suffit pas de gratter, il faut montrer.

Et c’est là qu’il n’est pas tout à fait conscient de lui-même. Il devrait d’abord se présenter comme un prof. Il a toujours été un prof. Son premier emploi a d’ailleurs été professeur de ski, quand il était au séminaire.

J’avais vaguement entendu parler de lui au cours de l’été 1961. Par un de ces hasards de l’histoire, nous étions Albert Longchamp et moi dans la caserne de Lausanne pour notre école de recrue, sans nous connaître. Il y avait dans une autre compagnie, un certain Livio qui payait ses galons de caporal. Il est même devenu premier lieutenant. Je ne l’ai jamais entendu à l’époque, mais je suis sûr qu’il faisait de brillants exposés de tactique militaire. En ski d’ailleurs aussi, je pense.

Jean-Bernard Livio sj à Mamshit (Israel) en 2010 Jean-Bernard Livio sj à Mamshit (Israël) en 2010

Alors en ce qui concerne la Bible… Je pense qu'aucun des proches de Notre-Dame de la Route n’a échappé à un cours, à une session, à un voyage en Terre Sainte avec Jean-Bernard. Tout cela avait commencé avec le pèlerinage en Israël des Scouts romands (parce que Jean-Bernard était scout, bien évidemment) en 1965. Il n’a jamais arrêté depuis. Lire, voyager, enseigner, c’est toute sa vie. Sa curiosité est insatiable. Et à force de lire et de voyager, il a appris beaucoup de choses, et s’est fait une certaine idée de la vie et de Dieu.

ScoutLivio et ses soeursLe jeune scout Jean-Bernard Livio avec mes deux sœurs cheftaines

Dieu. Vous me direz nous fêtons ses cinquante ans d’ordination, en 1970 à la cathédrale saint Jean de Lyon... alors qu’en est-il du prêtre?

PremiereMesse JBLivio 1970Célébration de sa 1ere messe, 1970Eh bien, je reviens encore sur le bibliste, l’archéologue et le prof. Je crois que le discrédit qui frappe aujourd’hui le sacerdoce provient de ce qu’il se réduit dramatiquement à l’aspect liturgique et sacral. Une religion de sacristie, de rites et de sacrements trop coupée de la vie. Le divin est par nature coupé du quotidien. Il parle d’autre chose, du transcendant, de l’au-delà. Mais l’au-delà, c’est précisément la chose dont il est impossible de parler.

Ou alors, si on veut l’aborder, il faut creuser lentement, péniblement, dans les textes sacrés, c’est ce que fait depuis plus de soixante ans Jean-Bernard. Mais il ne faut pas en rester à sonder les textes, il aller au fond de soi-même. Il faut réfléchir, méditer, accepter de faire de pénibles découvertes à son propre sujet. Il faut interroger son passé, sa famille, ses amitiés, ses amours.

C’est ce qu’a fait, en son temps, Ignace de Loyola, et ce qu’il nous propose de refaire à notre tour avec les Exercices Spirituels.

Car Dieu ce n’est pas quelque chose que l’on peut sortir du congélateur et mettre au micro-onde pour le consommer rapidement. C’est une longue aventure de recherche et d’évolution pour nous permettre de découvrir la Parole de Dieu faite homme et s’initier à son mystère. Soyons en conscients, pour que Dieu puisse opérer cette transformation, il faut que nous soyons devenus nous-mêmes des êtres humains.

La grande tragédie de notre temps -comme celle des époques antiques- c’est que nous rêvons de devenir des dieux, sans accepter de passer réellement par la dimension humaine.

Le sacerdoce, que Jean-Bernard a reçu à Lyon avec ses confrères, est une anticipation de cette réalité. Elle offre aux autres gens la possibilité de vivre une relation effective avec Dieu alors que notre transformation n’est pas encore achevée. C’est un cadeau merveilleux et vraiment nécessaire.

Fellay Livio 2010 70ans LivioJean-Blaise Fellay sj et Jean-Bernard Livio en 2010

Le sacerdoce est un service. Le ministère d’un homme imparfait aidant ses frères à poursuivre leur marche. Saint Paul pensait que le presbytre devait avoir un métier, parce que le métier implique le corps, l’effort, l’humilité de l’artisan. Mais en même temps, par son invitation au repas du Seigneur, il offre aux autres la participation heureuse, gratuite, légère à l’amitié divine.

Voilà pourquoi, Jean-Bernard, en plus d’être archéologue, bibliste et prof, est un prêtre.

Jean-Blaise Fellay sj
Saint-Ignace 2020