En ces temps de confinement, où même les portes de nos plus belles églises nous sont inaccessibles, le Père Pierre Martinot-Lagarde sj nous invite à la découverte l'art roman qui orne les lieux de culte. Il lance ainsi une nouvelle chronique baptisée Les pierres vivantes.

Il explique sa démarche:

«On a dit de l'art roman qu'il était une bible de pierre, un catéchisme écrit sur les murs. Pour ma part, j'y vois le grand récit d'une époque qui découvre, se réapproprie, transforme et ré-annonce le premier récit évangélique. La pierre n'est pas en dehors du chemin spirituel de l'époque romane, de la révolution grégorienne, de la renaissance d'une Église à la jonction des mondes orientaux, musulmans, celtes, romains et germains. La pierre, la statuaire romane, est l'expérience de cette transformation, elle en est le "dit", et le faire. Tout comme l'expérience monachique par son ampleur, celle de Cluny en particulier, en était une partie du corps et de l'esprit.

»Voici quelques années, j'avais commencé à me plonger dans ce temps avec un projet photographique. J'avais erré en Bourgogne, dans le Périgord, vers le sud aussi. J'en avais cherché seul, ou avec des amis, avec ma mère qui s'était passionnée aussi, les témoignages. J'avais en tête, et dans les mains comme guide, les fameux livres du Zodiaque, édités pendant longtemps par l'abbaye de la Pierre qui Vire. Ce projet, documentaire, était une source incomparable, mais avait une limite. La photo, de très grande qualité, voulait souvent tout montrer et donner au lecteur à voir le tout de la pierre. Tous les détails étaient visibles. Le respect pour l'expérience spirituelle y était aussi immense. Mais il y manquait peut-être quelque chose, le projet d'un récit.

»Car la pierre raconte, elle dit cette expérience humaine, spirituelle, d'une Église qui se construit, et se découvre à elle-même quand elle réécrit pour elle-même le récit évangélique. Aujourd'hui, la photographie et les techniques qui l'accompagnent permettent véritablement de proposer cette lecture narrative. Tout cela m'a conduit vers la construction d'une série photographique, d'un "itinéraire" en marche vers Pâques, au Carmel de Mazille.

»L'hospitalité des sœurs, la communauté des hôtes, avaient donné lieu à des échanges, croisés, qui étaient de véritables dialogues autour et avec les pierres. Je les ai encore en mémoire. Les symboles, qu'ils viennent du fond des ans ou d'aujourd'hui, nous font parler, nous font vivre.

»De ce temps, de ces échanges, et des photos, depuis longtemps, je voulais faire un livre. Je ne sais pas si celui-ci pourra voir le jour. Mais voici que nous est donné une autre expérience, unique, inconnue, qui met toutes nos existences en péril, tous les jours nous parlons, nous vivons, nous ressentons quelque chose de la vie et de la mort, de l'incertitude, de l'être, de ce que nous pourrions aspirer à vivre et de ce que nous parvenons à éprouver. Quand nous entrons dans cette vie à la fois «entre parenthèses» et en même temps si riche, si pleine, je sens combien l'expérience, le dit et le faire de ces pierres me parlent.

»C'est pourquoi je voudrais proposer, au jour le jour, et aussi longtemps que durera notre marche, ensemble et séparés, de revenir vers ces pierres, de les regarder, de les contempler, peut-être parfois de les entendre, souvent de les toucher. J'y ajouterai un commentaire. Peut-être pourriez-vous aussi y proposer le vôtre. Ainsi nous pourrons continuer d'être ensemble «le peuple immense de ceux qui t'ont cherché».

Pierre Martinot-Lagarde sj