TheeodoredeBezeThéodore de Bèze

Qui était Théodore de Bèze? Un théologien protestant du XVIe siècle, certes, mais encore? Un humaniste, professeur, traducteur de la Bible, mais aussi poète… Né en France, mort à Genève, il était, dit-on, le chef incontesté de la cause réformée dans toute l’Europe. En 1984, le Père Jean-Blaise Fellay sj lui consacre sa thèse: «Théodore de Bèze, exégète: traduction et commentaires de l’Épître aux Romains dans les Annonciations in Novum Testamentum». Un document de plusieurs centaines de pages qu’il vient de rééditer et que vous pouvez lire en intégralité ci-dessous..

Pourquoi?
L’épître aux Romains de saint Paul est au cœur des débats du XVIe siècle. C’est à sa lecture que Luther découvre le thème de la justification par la foi seule, qu’il met au centre de sa prédication. Mais son autre affirmation, celle de l’autorité exclusive de l’Écriture, Sola Scriptura, provoque encore plus de débats. Non seulement avec l’Église catholique, mais aussi avec la Réforme radicale, les anabaptistes, les iconoclastes, les révoltés de Münster, qui mettent en cause non seulement l’Église mais aussi les autorités civiles, les princes et l’Empereur, au nom d’une lecture fondamentaliste de la Bible. Pour Jean Calvin, qui publie en français les grandes idées de la réforme luthérienne dans son Institution chrétienne, ce sont eux qui constituent le principal danger. Quand il revient à Genève en 1541, après en avoir été expulsé par les autorités pour avoir excommunié certains magistrats, il exige la mise en place de la Discipline ecclésiastique et l’institution du Consistoire qui donnent une réalisation concrète et rigoureuse de la doctrine réformée. Tout citoyen doit souscrire à une Confession de foi, suivre les enseignements bibliques bihebdomadaires, se voir contrôler par le Consistoire dans son comportement privé et public. Après l’expulsion des «libertins», les autorités genevoises sont tout entières acquises au programme du théologien. Cela fera de Genève la Cité-Église dont le rayonnement deviendra international.

Et Théodore de Bèze?
Il arrive à Genève en 1548, après sa conversion. Calvin l’envoie à Lausanne où les autorités bernoises ont créé une Académie pour former des pasteurs de langue française destinés à remplacer le clergé du diocèse de Lausanne. Bèze y enseigne le grec. C’est à ce moment que Robert Estienne, grand éditeur biblique parisien, vient rejoindre Calvin à Genève et lui demande une traduction latine annotée du Nouveau Testament pour remplacer celle d’Érasme de 1535. Calvin le renvoie à Bèze. Celui-ci va s’y atteler de 1550 à 1598, dans une série de rééditions qui vont en faire l’œuvre de sa vie. C’est un très bon connaisseur du grec et du latin et il a en main les meilleurs manuscrits du Nouveau Testament connus à l’époque. Il utilise abondamment le riche appareil de citations de Pères de l’Église d’Érasme, qu’il suit pas à pas. Mais il combat la plupart des interprétations de ces Pères, en particulier les Pères grecs, au profit de la lecture d’Augustin et de Jean Calvin. Il s’oppose aussi frontalement à un autre Genevois, Sébastien Castellion, autre traducteur biblique, à propos du châtiment des hérétiques et de la prédestination. Bèze réalise donc une traduction et des commentaires très conformes aux idées calvinistes et opposées à l’humanisme érasmien. Elles auront une longue postérité dans le monde réformé francophone mais aussi en Hollande et en Angleterre où elles influencent la version officielle du roi Jacques (King James Bible).

Wiki Mur reformateurs home2Le Mur des Réformateurs de Genève: Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox

Et quel rôle joue Bèze dans le calvinisme postérieur?
Après la mort de Calvin, il est à la tête du protestantisme genevois jusqu’à sa mort en 1605. Il participe au colloque de Poissy où Catherine de Médicis tente de refaire l’unité de l’Église française. Il est l’ami d’ Henri de Navarre, le futur roi de France Henri IV et sert de conseiller au prince de Condé à la tête des troupes huguenotes lors des guerres de religions. Il est depuis sa création le recteur de l’Académie de Genève qui réunit près d’un millier d’étudiants en théologie venus de toute l’Europe. Une correspondance immense le relie aux autres réformateurs (zurichois et bâlois), il publie nombre de traités théologiques et politiques, dont Le droit des Magistrats qui laisse une trace dans l’histoire des idées politiques. Surtout il donne dans son interprétation de l’Épître aux Romains de saint Paul, une place centrale à la doctrine de la prédestination. Les Tabelles de la Prédestination qu’il rédige à cette occasion fournissent l’axe de son interprétation du document.

Cela ne pose-t-il pas problème?
Si. Déjà à Lausanne, les autorités bernoises s’inquiètent de cette prédication et du droit d’excommunication que les professeurs et pasteurs de l’Académie réclament pour l’Église. Le conflit provoque les départ de Bèze, de Viret et de la plupart des pasteurs lausannois. À Genève, le débat autour de la mort de Michel Servet et de la tolérance religieuse s’aggrave avec Sébastien Castellion qui doit lui-même quitter la ville pour Bâle. Mais la position de Bèze s’impose dans l’alliance avec Zurich au travers de la Confession helvétique puis triomphe en 1619 au Synode de Dordrecht en Hollande en devenant l’expression de l’orthodoxie calviniste face aux prédestinationistes modérés.

Comment cet exégète devient-il l’ancêtre de l’orthodoxie calviniste?
Il faut bien voir l’évolution du calvinisme. Pour Calvin, il n’y avait pas de Réforme à Genève avant sa venue, «on prêchait un peu», c’était tout. Lui voulait une réforme des mœurs. Il fallait pour cela une doctrine (la confession de foi), une discipline (la discipline ecclésiastique), une autorité politique (le Conseil de la ville), une autorité religieuse (la Compagnie des pasteurs), un organe commun (le Consistoire) et une référence dernière (la Bible, dans un texte et un commentaire autorisés), ce à quoi s’est attelé Théodore de Bèze. Le point faible, c’était la Bible parce que les interprétations divergeaient. D’abord avec les Facultés de Paris et de Louvain, puis avec le pape et le concile de Trente mais aussi avec les luthériens (sur l’eucharistie), une partie des réformés (sur la prédestination et l’eucharistie, sur l’autorité des magistrats, du roi, de la « congrégation », de la nomination des pasteurs), sur la conception de la société, de la propriété et du pouvoir civil avec les anabaptistes.

Le projet exigeant poursuivi par Théodore de Bèze, c’est de fournir un texte sûr, dont le sens soit univoque, soutenu par un travail documentaire, philologique, grammatical et logique inattaquable. C’est ici qu’intervient l’apport du philosophe grec Aristote. Bèze introduit son enseignement à l’Académie genevoise, il voit dans le renouveau de son étude le grand progrès de son époque. Aristote non comme métaphysicien païen mais comme maître de la logique. Avec l’épître aux Romains de saint Paul, somme du christianisme, et la logique d’Aristote, la saine doctrine sera protégée de toute hérésie et de toute mauvaise interprétation. C’est la conviction que propage son disciple Lambert Daneau après lui. Depuis les années 1580, c’est donc une nouvelle scolastique qui se développe à Genève comme à Wittenberg, alors que Luther dans les années 1520 avait dressé l’Écriture sainte face aux théologiens scolastiques.

C’est un renversement complet!
Pas autant qu’on pourrait le penser. L’influence aristotélicienne est déjà présente chez Mélanchthon, qui en est le grand introducteur en Allemagne: il faut penser logiquement, cela vaut aussi pour l'interprétation de l’Écriture. Luther lit l’épître aux Romains selon le commentaire de Philippe Mélanchthon et selon le résumé qu’il en a fait dans ses Loci Communes, où il met en perspective les principaux thèmes de l’épître: foi, loi, justification, péché, salut, élection, réprobation... Luther le fait publier et l’encense comme l’ouvrage le plus important après la Bible. Calvin s’inscrit dans cette ligne, son Institution est une autre forme de Lieux Communs, c’est-à-dire un exposé des points fondamentaux de la Révélation à partir de textes bibliques disposés de manière systématique. Dans le contexte de polémique intense du milieu du 16e siècle, la rigueur, la cohérence, l’exposé rationnel de la doctrine s’imposent comme des avantages décisifs.

Bèze s’illustre donc par ces qualités?
Oui, car il est «grammairien», c’est-à-dire lettré, philosophe, théologien et polémiste. Il est malgré tout vigoureusement attaqué, d’abord par Sébastien Castellion, considéré aujourd’hui comme le premier défenseur de la tolérance religieuse. Ensuite par le jésuite Pierre Coton, confesseur du roi Henri IV, qui met en cause ses travaux bibliques, trouvant qu’il fait trop parler saint Paul selon la «doctrine genevoise». Aujourd’hui, les historiens protestants du dogme lui reprochent l’utilisation de concepts plus philosophiques que bibliques et d’être l’ancêtre de l’orthodoxie calviniste et même du rationalisme qui vont dominer la théologie réformée du XVIIe et (au début) du XVIIIe siècle.

Pour ma part, je pense que malgré son sérieux travail sur le texte grec du Nouveau Testament, il est resté trop fidèle à l’augustinisme de Luther et de Calvin, qu’il l’a durci dans son insistance sur la prédestination et qu’il a perdu une certaine dimension spirituelle qu’Érasme apportait par ses citations patristiques, en particulier celles d’Origène. Mais l’effort de coordination de la loi civile et de la loi religieuse, par ces deux juristes qu’étaient Bèze et Calvin, a exercé une profonde influence dans le monde politique anglo-saxon jusqu’à nos jours.

Jean-Blaise Fellay sj

 


Introduction de la thèse Théodore de Bèze, exégète

L'Institut d'Histoire de la Réformation de Genève avait en vue une série de monographies sur l'épître aux Romains de saint Paul, texte capital de l'exégèse au XVIe siècle, afin de permettre la comparaison entre différents interprètes.

Dès le départ, nous nous sommes heurtés à une série de difficultés. Tout d’abord, Théodore de Bèze n'a pas rédigé de commentaire isolé de l'épître, il l'a traité dans le cadre d'une traduction annotée de tout le Nouveau Testament. Or, cette traduction n'a encore été que peu étudiée. Elle comporte de nombreuses éditions, puisque Bèze n'a cessé de la retravailler tout au long de sa vie pendant plus de quarante ans. La traduction, les notes, le texte grec ont été plusieurs fois retouchés et publiés sous de multiples formes: Bibles complètes, Nouveaux Testaments seulement et même parfois Annotations toutes seules. Il a fallu établir, d’abord, la bibliographie de ces œuvres, pour prendre conscience de l’ampleur et de l'importance de l'œuvre exégétique de Bèze. La première édition porte la date de 1556-57 à Genève, la dernière que nous connaissions, celle de 1965 à Londres. Car si la bibliographie de toutes les œuvres de Bèze a été établie avec soin, ses travaux bibliques ont été laissés de côté.

Cela rejoint une deuxième constatation, les historiens protestants du dogme sont souvent sévères à l'égard de Bèze. Ils lui reprochent son goût pour la philosophie, l'accusant d'avoir ainsi trahi la perspective plus concrète, historique et biblique de la Réforme. Or, aucun de ces historiens ne s'est penché sérieusement sur l'exégèse de Bèze, si ce n’est sur les Excursus théologiques. À l’opposé, les historiens de l'exégèse sont plus positifs à son égard. L’Oratorien Richard Simon (1638- 1712), dont les remarques sur Bèze sont restées longtemps les plus précises qui lui aient été consacrées, voit en lui le meilleur interprète calviniste. Ses connaissances du grec, des questions textuelles et des Pères de l’Église dépassent celles de Calvin.

Cette opposition entre les dogmaticiens, qui se sont généralement penchés sur la doctrine de la prédestination et les rapports entre philosophie et Révélation et les historiens de l’exégèse qui étudiaient la traduction et les méthodes exégétiques de Bèze a constitué un des axes de notre recherche.

En couleurs

Holbein Erasmus wikiÉrasme, peinture de Hans Holbein le Jeune @ wikipediaNous avons commencé nous-même, en utilisant une méthode aussi chatoyante que peu onéreuse, en soulignant au crayon de couleur les auteurs cités: philologues, exégètes, théologiens. Nous les avons ensuite mis en colonne en distinguant les auteurs de l'Antiquité, du Moyen-Age, de la Renaissance. Première constatation, le poids écrasant d'Érasme: son nom apparaît à chaque paragraphe. Après lui, le groupe le plus important est constitué par les Pères de l'Église. Mais, surprise, les commentateurs réformés ne sont pas cités dans les notes sur les Romains : pas de Calvin, de Luther, de Mélanchthon, de Bullinger. Bucer l'est bien, une fois, mais plus comme référence philologique que comme autorité théologique.

La raison de ce paradoxe apparaît en lisant la controverse de 1554 avec Sébastien Castellion à propos de La punition des hérétiques, une œuvre contemporaine de la première rédaction des Annotations. Quand Bèze réfute un adversaire, il suit le plan de l'œuvre à laquelle il s'attaque et la contredit point par point. Dans ses Annotations sur le Nouveau Testament, Bèze s’oppose aux Annotations d'Érasme. Il en reprend la forme et une grosse partie des matériaux, principalement les citations patristiques, mais en en modifiant complètement l'esprit. Les Pères, particulièrement Origène, servent à Érasme de référence théologique et textuelle; pour Bèze, ils constituent une source empoisonnée contre laquelle il faut mettre les lecteurs en garde. Quant à Calvin, il est toujours présent mais de manière anonyme ou sous la référence, vite transparente, d'un doctissimus interpres qui est l'auteur d'un Commentaire de l'épître aux Romains et de l'Institution chrétienne.

Le double patronage de Calvin et d'Érasme introduit une série de particularités qui permettent de mieux comprendre le manque d'unanimité de la critique à l'égard de notre exégète. Bèze est, à la fois, un bibliste érudit, qui accumule les remarques instructives sur texte, style et mode d'argumentation de l'épître et un systématicien qui veut expliciter et défendre la doctrine de l'Église de Genève.

MelchiorVolmarSon attitude vis-à-vis du texte grec met en évidence les ambiguïtés de cette option. Bèze possède indiscutablement un nom dans l'histoire du texte grec imprimé, ne serait-ce que parce qu'il appartient à la génération des pionniers. De plus, il a été à excellente école. Il eut comme précepteur Melchior Volmar, un des meilleurs hellénistes de son temps. Il rédige les Annotations à la demande de Robert Estienne, auquel nous devons parmi les plus belles impressions grecques du

XVIe siècle et qui est lui-même un chercheur de manuscrits très attentif. Enfin Bèze eut en main deux des plus remarquables manuscrits du Nouveau Testament, le Cantabrigiensis (ou Codex Bezae) et le Claromontanus, dont il connaît la haute antiquité. Or, en dépit de cela, il fait preuve d'une étrange timidité dans l'établissement de son propre texte. Il collationne avec soin les leçons divergentes, mais ne modifie pratiquement pas les textes imprimés d'Érasme ou d’Estienne, dont il connaît pourtant les faiblesses. De manière significative, faisant cadeau à l'Université de Cambridge du précieux manuscrit des Évangiles (le D de notre apparat moderne), il conseille de le tenir à l'abri des regards, par crainte du scandale que ses leçons divergentes par rapport aux textes publiés pourraient provoquer. De sorte que son prestige d'helléniste et de théologien renforce l'autorité d'une filière malheureusement médiocre, le Textus Receptus des Elzévirs.

Difficile traduction

Sa traduction latine soulève des problèmes analogues. Dans la préface au lecteur, il fait l'éloge de la littéralité et de la constance dans la traduction. Le même terme grec doit être rendu par le même équivalent latin car, dit-il, le "Saint-Esprit n'use pas indifféremment d'un certain vocabulaire". Dans une lettre à Bullinger, il dit vouloir s'éloigner aussi peu que possible de l'ancienne version, la Vulgate, ne voulant pas céder aux hardiesses d'un Castellion ou d'un Érasme. Or, de fait, Bèze paraphrase, use de nombreux synonymes et se trouve beaucoup plus près de la traduction prolixe d'Érasme que de la concision de la Vulgate. Il recherche avant tout la clarté et l’univocité de la traduction et ne veut laisser aucune place à l'ambiguïté doctrinale. Cette tendance s'accentue au fil des éditions.

Ce goût pour la clarté et la précision est en corrélation avec ses conceptions théologiques profondes. Si l'on prend les principaux adversaires des Annotations, Origène, Érasme et Castellion, on les retrouve unis, quelles que soient par ailleurs leurs différences, dans ce qu'on pourrait appeler un évangélisme spirituel. Tous trois estiment que l'Écriture n'est pas toujours claire, et surtout pas saint Paul. Elle a besoin d'un éclairage spirituel pour être comprise. Éclairage qui est donné par l’enseignement de Jésus-Christ lui-même, le Sermon sur la Montagne notamment, qui est une clef de l'Écriture. Avec lui est donnée la pleine lumière de la Révélation, qui fait apparaître l'Ancienne Alliance comme le temps des ombres. Il faut donc combattre une lecture "juive", charnelle, des Écritures au profit d'une lecture nouvelle, spirituelle, seule digne d'un chrétien.

Bèze, à l'inverse, insiste sur l'unicité des deux Testaments. Il n'y a qu'une Loi, parce qu'il n'y a qu'une volonté de Dieu, pleinement révélée dès l'Ancien Testament et dont la Bible est l'expression limpide. Le Christ n'est pas venu apporter une loi nouvelle, encore moins une justice supérieure à l'ancienne, mais révéler l'iniquité d'une humanité incapable d'obéir à la loi de sainteté et devant mettre son unique espoir dans la miséricorde gratuite du Père.

Les développements fouillés de Bèze sur la loi mosaïque comme loi judiciaire, politique, rituelle et morale repose en dernière analyse sur sa théologie de la prédestination. Dans les Questions et Réponses chrétiennes et, de manière plus visuelle, dans les Tabelles de la prédestination, Bèze pose comme fondement de sa dogmatique, la liberté absolue et l'immutabilité de la volonté divine. La loi est l'expression de la volonté de Dieu, mais lui-même reste totalement libre de destiner certains hommes au salut pour manifester sa miséricorde et les autres à la damnation pour manifester sa justice. Décision prise de toute éternité, par décret divin, "ante praevisa merita". Il n'y a pas à insister sur une loi nouvelle, le Christ n'ayant pas abrogé l'ancienne et le Père ne pouvant avoir deux volontés.

Cela explique la relative indulgence de Bèze à l'égard du "pélagianisme" d'Érasme. Il dénonce moins chez lui la confiance humaniste dans la capacité du chrétien à vivre selon la loi que toute théologie qui met en cause le monergisme divin dans la réalisation du salut. C'est le pélagianisme théorique qui est son premier adversaire. Il s’inscrit ainsi dans la suite d'un augustinien du XVe siècle, Thomas Bradwardine, que Savile va éditer pour la délégation anglaise au synode de Dordrecht (1619) où la doctrine prédestinationniste de Bèze triomphe : est pélagien tout ce qui limite la causalité universelle de la volonté et de la justice divines.

C'est à la suite de la polémique avec Bolsec sur la prédestination, à Genève en 1551, que Bèze a systématisé en un strict parallélisme la théologie de la double prédestination sous une forme qui deviendra la caractéristique du calvinisme postérieur. Il rédige les Tabelles au moment même où il travaille à Lausanne à la rédaction des Annotations sur le Nouveau Testament. Elles lui servent de référence théologique dernière.

De leur côté, les commentateurs catholiques de l'exégèse ont reproché à Bèze non pas le "philosophisme" de sa méthode mais le côté doctrinaire. Pierre Coton, confesseur d’Henri IV, met en évidence dans Genève plagiaire ou les dépravations des Bibles de Genève les modifications que subissent les traductions genevoises en fonction des convictions calvinistes. Par exemple, "Dieu veut sauver certains hommes" (quosvis homines), là où le grec donne *pantas, "tous les hommes" (1 Tm 2,4). Même si, en ce qui concerne l'épître aux Romains, ces gauchissements ne sont pas aussi évidents, il est certain qu'au fil des années le texte des Bibles genevoises, depuis le NT latin de Bèze de 1556 jusqu'à la Bible française de 1598, montre un rapprochement croissant avec la ligne d'interprétation fournie par le commentaire de Jean Calvin.

Jill Raitt parle même, à ce propos, d'un effondrement du principe scripturaire à la fin du XVIe siècle. Sola Scriptura devient synonyme de conformité aux Ordonnances de l'Église de Wurtemberg pour les luthériens, de conformité au Catéchisme et à la Confession helvétique postérieure en ce qui concerne les réformés. Le poids du dogme ecclésial est devenu déterminant dans l'interprétation biblique.

En effet, pour Bèze, la doctrine de l'Église réformée ne saurait être en contradiction avec l'Écriture, c'est le postulat de base de sa dogmatique. De surcroît, sa méthode exégétique favorise l'identification de la doctrine ecclésiastique avec le texte biblique. Bèze s’inscrit dans la tradition des Lieux Communs. Celle-ci remonte, au-delà de Calvin et de Luther, à Philippe Mélanchthon.

On a pu dire que la première dogmatique protestante était toute entière une dogmatique de l'épître aux Romains. On sait le rôle qu’a joué ce texte dans la vie de Luther. On connaît moins l’enthousiasme de Luther pour les Loci Communes (1521) de Mélanchthon, ouvrage qu'il estime "digne du canon des Écritures". Mélanchthon les avait composées pour lui servir de guide dans son cours sur l'épître aux Romains. Il s'agit, au départ, d'une collection de thèmes de l'épître disposés de manière systématique de façon à préciser les idées avant d'aborder les difficultés du texte. Telle est la base de la méthode des Lieux: on part du concept, on aborde ensuite la lettre. Équipé de la Bible et des Lieux Communs, estime Luther, le jeune théologien n'a plus à craindre ni homme ni diable.

Calvin présente également son Institution chrétienne (1536) comme une mise en forme et une "digestion" de la doctrine chrétienne qui permet ensuite au lecteur d'avancer aisément dans la compréhension des textes bibliques. Bèze, lui-même, propose à ses étudiants de commencer par sa Confession de foi ou l'Institution de Calvin et de garder constamment à l'esprit ces points de doctrine pour ne pas errer dans l'interprétation. Après quoi, seulement, ils peuvent s'imprégner du texte biblique, le lire et le relire.

La méthode des Lieux va du connu au moins connu, du sûr au moins sûr mais, toujours, elle commence par l'épître aux Romains, qui est comprise comme un résumé de la doctrine chrétienne. Ce qui ne va pas sans poser des problèmes dans l'interprétation de textes divergents. Le principe corrélatif Scriptura sui ipsius interpres -l'Écriture interprète d'elle-même- entraîne dans ce cas la prédominance de l'épître aux Romains non seulement sur la lecture de l'Ancien Testament mais aussi du Nouveau. Par exemple, dans la parabole dite du «jeune homme riche» (Mc 10, 17-31), Calvin et Bèze doivent réinterpréter les propos de Jésus en fonction de la doctrine de la prédestination: ce riche n’est pas devant un choix de vie, le Christ ne fait que de lui dévoiler son hypocrisie et son avarice. Les chapitres 8-9 des Romains sont pour Bèze le cœur de l’épître et servent de clef de lecture pour les autres textes évangéliques.

Érasme, suivant Origène, voit en saint Paul le docteur mystique, monté au septième ciel, où il a vu des mystères ineffables, ce qui explique l'obscurité, les formules contradictoires, la richesse foisonnante de ses exposés. À l’inverse, pour Bèze, Paul est non seulement le modèle du théologien mais également un maître de logique. Son plan de l'épître aux Romains est parfaitement élaboré. Bucer, Bullinger, Mélanchthon ne voient dans l'épître qu'un seul thème, la justification par la foi seule, développé dans les trois premiers chapitres; le reste contient essentiellement la réplique à des objections présentées par les Juifs ou les païens. Pour Calvin, il existe un deuxième thème, la prédestination, qui reste cependant subordonné au premier; l'épître est un discours, développé selon les lois de la rhétorique judiciaire. Pour Bèze, il s'agit d'une somme dogmatique parfaitement construite. Elle comprend d'abord l'exposé d'une thèse: la loi ne justifie pas, c'est la grâce qui le fait. Elle est aussi la source de deux corollaires: la sanctification et finalement la paix (chapitres 1 à 8). On passe ensuite à la deuxième partie, qui explique la cause du salut, le décret de prédestination, origine aussi bien de la justification que de la réprobation (8, 34-11, 36). Enfin, dans les chapitres 14 à 16, saint Paul détaille les conséquences concrètes pour la vie chrétienne selon les deux tables de la loi : devoirs envers Dieu, devoirs envers le prochain. Dans le plan de Bèze, le chapitre 9 est le pivot de l'épître : de la description du salut, on monte à ses causes ("ascendit ad causas"), puis on redescend aux conséquences. De ce fait, le chapitre 9 est également la somme du christianisme, on s'en rend encore mieux compte en lisant l'Excursus sur le chapitre 9, le De praedestinationis doctrina qui développe le sujet.

Cette perspective s'harmonise fort bien avec la pensée d'Aristote, le philosophe de la cause première. Bèze introduit son enseignement à l’Académie de Genève, dont il prend la tête en 1558. Il est entré en contact avec lui par l'intermédiaire de Mélanchthon. Le praeceptor Germaniae est décidément un grand inspirateur théologique, ses Loci communes influencent l'exégèse, ses Erotemata dialectices, consacrés à la logique aristotélicienne, structurent la dogmatique.

C’est ainsi qu’à la fin du siècle, à Genève comme à Wittemberg, règne une scolastique aristotélicienne, telle qu'elle avait été vulgarisée par Cicéron et diffusée par Mélanchthon. Les disciples de Bèze à l'Académie genevoise, Lambert Daneau et Antoine de Chandieu, dénoncent d’un côté sévèrement la théologie médiévale dominée par Aristote mais, d'autre part, ils saluent dans le Stagirite le maître du syllogisme et du juste raisonnement. Daneau reprend même la tradition du Commentaire des Sentences, le livre de base de l'université médiévale, et tente d'améliorer le programme de Pierre Lombard en perfectionnant la synthèse d'Augustin et de saint Paul qu’il visait.

À la base de ce développement paradoxal, on trouve le besoin de certitude. Pour Bèze et ses successeurs, l’opposé de la foi, c'est le doute. Ils combattent chez les philosophes grecs l'"académisme", c'est-à-dire, la mise en question systématique de toute chose. Ils approuvent par contre la dialectique, qui est l'art de bien raisonner et d'éliminer les sophismes. Elle est nécessaire à la théologie, car ils voient dans l’hérésie essentiellement une faute contre la logique. De même, en matière biblique, ils combattent l'interprétation symbolique qui prête à confusion et ruine l'autorité de l'Écriture. En exégèse comme en dogmatique, ce qu’ils recherchent c’est la juste méthode, qui permette d'aboutir à des résultats assurés et convaincants.

Nous sommes loin de l'enthousiasme du début du siècle, quand l'humanisme européen rêvait d'une réforme de la théologie par la connaissance des bonnes lettres et le retour aux sources de l'antiquité chrétienne. La diffusion biblique a multiplié les interprétations et favorisé les confessions divergentes. À Rome comme à Genève, on contrôle de plus en plus sévèrement l'édition et l'interprétation de la Bible. Ce n'est plus d'ouverture dont on a besoin mais de certitude. De la science, certes, de l'érudition biblique, mais soigneusement encadrées par la doctrine ecclésiale.

C'est dans ce contexte que s'inscrivent les éditions successives des Annotations sur le Nouveau Testament de Théodore de Bèze. L’Institution chrétienne de Jean Calvin avait fixé la doctrine, la Discipline ecclésiastique de 1541 avait "dressé" l’Église genevoise. Il fallait maintenant un texte biblique sûr et savamment commenté pour conforter la foi des fidèles. Le savoir exégétique vient en appui de la doctrine. C’est précisément ce que Robert Estienne demande à Bèze en 1552. Et ce que celui-ci va s’efforcer de réaliser au cours du labeur de toute une vie.

L'entier de la thèse: Théodore de Bèze, exégète