Les clichés ont la vie dure. Ils reposent sans doute sur une mauvaise compréhension du «plus» (lat. magis). Certains jésuites eux-mêmes l’ont-ils pas parfois mal interprété?
Chez Ignace, il parle avant tout de Dieu: il est «plus grand». Cela ne signifie pas simplement qu’il est grand comme nous, ni même qu’il serait le plus grand, car il resterait alors enfermé dans des comparaisons humaines. Non, il est plus grand au sens où il dépasse toutes nos catégories de grandeur: il est toujours infiniment plus grand, et surtout autrement grand que tout ce que nous pouvons imaginer, concevoir ou espérer. Le «plus grand» ouvre sur une échelle infinie, sans limite supérieure, devant laquelle nous ne pouvons que lever les yeux avec émerveillement, conscients de notre petitesse. Il ne s’agit pas d’un accroissement quantitatif, mais d’une qualité autre: incomparable, insaisissable. Ce Dieu plus grand nous a créés, il nous conduit et nous sauve; il accueille notre adoration et notre louange (la «plus grande gloire»), il nous sanctifie et nous attend.
Notre «plus» humain et terrestre ne renvoie pas non plus à une simple augmentation quantitative, même si nous avons tendance à tout mesurer en termes de chiffres et de performance. Il s’agit plutôt d’une qualité: dans un service «plus grand», nous acceptons un appel nouveau. Celui-ci vient à nous; nous l’accueillons librement, en nous laissant engager et transformer. Alors grandissent l’intensité de la relation, la profondeur de l’expérience intérieure, la finesse de la perception, mais aussi la joie, le don de soi, la paix et le consentement à la vie. Il peut même arriver que nous devions faire moins: pour atteindre ce «plus» de bonté, il faut parfois moins d’étendue -et donc moins de dispersion- afin de gagner en profondeur.
Il apparaît ainsi clairement que ce n’est pas nous qui produisons ce «plus» par nos seuls efforts: c’est un Autre qui agit. Le véritable «magis», c’est le «plus» de Dieu: sa grâce à l’œuvre en nous, avec nous et à travers nous pour les autres. Dieu nous conduit vers un espace plus vaste, il nous ouvre à des qualités nouvelles, qu’il nous est donné d’accueillir dans la gratitude. Faire une telle expérience compte parmi les plus belles que la vie puisse offrir.
Stefan Kiechle SJ
Le Père Stefan Kiechle sj est entré dans la Compagnie des Jésus en 1982. Il a été ordonné prêtre en 1989. Maître des novices de 1998 à 2007, il a exercé diverses fonctions dans la pastorale universitaire et l'accompagnement des retraites spirituelles. De 2010 à 2017, il a été le provincial de la Province jésuite allemande. Au sein de la Province jésuite d'Europe centrale, il est délégué à la spiritualité ignatienne. Le Père Kiechle est le rédacteur en chef de la revue culturelle "Stimmen der Zeit".