Une citoyenneté animale

Une fois de plus, l’exagération journalistique frappe ! Peut-être les journalistes ne sont-ils pas entièrement coupables. La faute (si faute il y a) remontant le plus souvent au rédacteur en chef, ou simplement au responsable de la rubrique. Ceux-ci –c’est leur mandat– cherchent à attirer le chaland par des titres accrocheurs. Et pour ce faire, ils montent spontanément aux extrêmes. L’information, même la plus banale, est affichée comme un dévoilement d’une information cachée. Le moindre article scientifique est présenté comme remettant en cause tout ce que l’on savait jusqu’alors dans le domaine. À défaut, l’avenir est bouleversé par ces éléments nouveaux supposés ‘explosifs’. À tout cela, rien d’étonnant depuis que les ‘nouvelles’ ont supplanté l’information.

En théorie, la valeur informative d’un événement –par convention utilisée notamment en informatique– est inversement proportionnelle à sa probabilité: plus il est improbable, plus l’annonce de sa survenue apporte d’information. Et l’on comprend alors ces titres à l’emporte-pièce qui semblent porter des informations lourdes de sens, mais qui ne recouvrent, à la lecture de l’article, que bien peu de choses. J’en donne ici un exemple caricatural. Le 4 avril dernier, le site du Temps titrait: “Parce qu’ils possèdent un sentiment intime de leur existence et sont capables d'articuler des idées, les animaux devraient accéder à la citoyenneté.”

Le seul intrus dans ce titre est le mot ‘citoyenneté’. Le reste va de soi. Le sentiment de l’existence, la possibilité de raisonner de certains animaux est connu depuis longtemps. Certains poissons prennent une posture de défense dès qu’ils se sentent observés. Bergson pensait même qu’une certaine conscience de soi était présente chez les organismes unicellulaires ! La sensibilité des animaux domestiques et leur capacité d’empathie sont par ailleurs admises depuis plus d’un siècle, à tel point que certaines législation –telle la française– punit la cruauté envers ces animaux. Un professeur en éthologie (science de l’éthos, c’est-à-dire de la vie de groupe des animaux) et en primatologie à l’Université de Strasbourg, cité par le chroniqueur du Temps, incite, avec raison –et plus modestement– non pas à accorder la citoyenneté aux animaux, mais simplement à “repenser nos pratiques d’exploitation qui infligent des souffrances à ces êtres vivants dont on a établi avec certitude la sensibilité”. Cela va de soi, bien que cette évidence ne soit pas encore unanimement admise. En témoigne les expériences de laboratoire: plonger des rongeurs dans l’eau jusqu’à la limite de la noyade pour juger de certains antidépresseurs.

Avec maints observateurs qui s’occupent, comme moi, d’éthique publique, je regrette seulement que ces animaux soient mieux protégés contre la violence humaine que les civils en temps de guerre. Mais la citoyenneté suppose davantage que le sentiment de son existence personnelle. S’agit-il alors des comportements de groupe, la capacité de certains animaux à communiquer entre eux. On le savait depuis longtemps en ce qui concerne les abeilles et les fourmis. Les éthologues ont pu faire des rapprochements entre ces règles de vie collective et les différents milieux de vie. Ainsi les Babouins de la savane hostile sont-ils organisés plus strictement que les Chimpanzés de la forêt plus accueillante. Chacun sait par expérience personnelle que certaines races (loups, chiens, chevaux, qui dépérissent s’ils sont laissés seuls) sont plus ‘sociables’ que ceux qui vivent le plus souvent solitaires (chats, tigres).

Alors que manque-t-il aux animaux vivant en groupe pour en faire des citoyens? Ce qui leur manque est tout simplement le sens personnel de la responsabilité civique (ce que saint Thomas d’Aquin nommait accomplir la justice légale: “payer ses impôts, défendre sa patrie, conseiller le prince...”) bref être capable d’accomplir ses devoirs envers une population rassemblée sur un territoire sous une souveraineté. Les animaux, même les plus sympathiques, même les mieux organisés, sont loin du compte.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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