“Au bon beurre vaudois”
L'économiste Étienne Perrot sj salue l’initiative vaudoise visant à instaurer le principe de la souveraineté alimentaire du canton et leur dédie son Coup d'épingle de cette semaine:
Les initiateurs (la POP vaudoise) présentent les enjeux, manifestes de l'initiative: «La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une agriculture nourricière, saine et diversifiée, accessible, produite de manière durable et écologique, et affirme le droit politique de déterminer nos propres politiques agricoles et alimentaires, c’est-à-dire le droit de pouvoir décider de nos propres systèmes d’alimentation et de production.»
Cette initiative positive appelle en complément deux points d’attention, le premier touche l’agroalimentaire, la seconde la politique.
Le premier se coule dans la logique de l’écologie intégrale chère au pape François. Non pas simplement à cause de la qualité de la nourriture associée à une agriculture moins industrielle, plus respectueuse des sols et de ceux qui les travaillent, mais également à cause de son impact écologique. Reste, sur ce point, à éviter le piège dans lequel tombent certains écologistes, et avec eux une grande partie de l’opinion publique: confondre ce qui est ‘biologique’ avec ce qui est ‘naturel’, et ce qui est ‘naturel’ avec ce qui est bon pour la santé.
Ce qui est biologique est, en gros, ce qui est cultivé sans apport d’engrais chimiques ni d’hormones de croissance ni d’autres produits qui stimulent artificiellement l’apparence du produit. Le produit ‘biologique’ est soumis à réglementation, et donc à contrôle. (C’est ce que craignent ceux qui ont la phobie de la pesanteur bureaucratique.) En revanche, tout commerçant peut qualifier son produit de ‘naturel’ sans pour autant être soumis aux mêmes vérifications de production, de conditionnement et de transport. Quant à ce qui est sain, il n’est nul besoin de suivre une longue formation en diététique pour savoir que tout ce qui se mange avec goût n’est pas toujours bon pour la santé et que, parmi ce qui est bon, tout n’est pas profitable.
Un second point complète ma réflexion; il relève du développement politique et social. Dans ce domaine, comme dans tout ce qui touche la personne humaine, le développement est associé avec l’autonomie de décision. Certes, appliquée à l’individu isolé, cette définition du développement reposant sur l’autonomie de la personne conduirait l’agriculteur à ne travailler qu’avec le ‘bâton à fouir’ ou autres outils rudimentaires fabriqués par Robinson seul sur son île. Mais, dès que l’on veut travailler ‘moins et mieux’ pour un résultat identique ou meilleur, une spécialisation s’impose, et avec elle un système de répartition et d’échanges. Et c’est là que s’impose un discernement politique difficile, car il faut arbitrer entre des compromis conjuguant la dépendance technique ou commerciale et la production du terroir.
Certes, la souveraineté alimentaire du canton de Vaud, dans cette logique de développement intégral, rejoint l’un des trois grands principes de la Doctrine sociale de l’Église, la subsidiarité. Mais nous en savons les conditions. La subsidiarité appelle la solidarité. D’une part, tout avantage (pour les agriculteurs comme pour la population) doit être payé par la collectivité et pèsera, peu ou prou, sur d’autres, agriculteurs ou consommateurs. D’autre part la souveraineté alimentaire et la sécurité d’approvisionnement qu’elle exige subissent les aléas du climat, des politiques étrangères au canton et des préférences du consommateur.
Un de mes amis a réagi à l’initiative vaudoise en me chantant le refrain d’un vieux cantique breton: «Restez aux champs, petits et grands, loin de la ville aux joies futiles.» Je préfère pour ma part en revenir au vieil adage, pain quotidien de la pensée politique: «Il y a toujours un moment où il faut faire des compromis entre le bon beurre et les canons.