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Suis-je ce que je dis ?

L’instabilité du monde présent, réelle pour nombre de nos contemporains, fantasmée pour certains d’entre nous, fait rechercher un ‘amer’ comme disent les navigateurs, un point fixe qui permet de se repérer et de naviguer sur une mer dangereuse. Depuis le XVIIe siècle, la philosophie rationaliste occidentale trouve cet amer dans le doute, doute qui garantit l’existence du ‘sujet’ que je suis. La solidité de ce point fixe a depuis longtemps été remis en question. Le ‘sujet’ que je suis s’est découvert, à la lumière des sciences humaines, non pas la source de sa propre existence (phantasme habituel de ceux dont le moi surdimensionné leur donne l’impression d’être l’origine de leur désir), mais plutôt le sujet soumis à un ‘souverain’ étranger (la structure économique et sociale, l’inconscient, la génétique, le milieu social), autant de puissances qui limitent et semblent même détruire ma liberté.

Tous ces conditionnements (dont la liste peut s’allonger indéfiniment) ne peuvent rien, disent les philosophes, contre la liberté humaine. Soit ! Il n’en reste pas moins vrai que selon la formule populaire bien connue : «Ma liberté s’arrête là où commence la tienne.» Mais cette formule est très lacunaire. Prenons la première de ces libertés, la liberté de conscience ; elle fait déjà éclater l’illusion d’un individu souverain qui serait à soi-même l’origine de ses pensées et de ses actes. Car la conscience ne se réalise que dans un langage qui appelle un vis-à-vis, une société. Il ne suffit donc pas de remarquer l’évidence, soulignée dans une chronique du journal Le Temps du 16 janvier dernier, selon laquelle «la plupart des personnes qui parlent n’aiment pas de qu’elles disent». (Il est vrai que la parole ne traduit jamais adéquatement les événements compliqués, les situations complexes, les sentiments personnels ni les intuitions singulières venus d’une histoire personnelle qui se perd dans la nuit des temps.)

Mais le mal est plus profond. Analysant l’ouvrage du philosophe Oscar Brenifier Suis-je ce que je dis ? le chroniqueur du Temps souligne avec raison que «l’être humain s’exprime à couvert de peur que son vis-à-vis ne le piège». Là est bien le cœur du problème. Pourquoi cette peur que tout le monde peut constater en soi-même. «L’enfer, c’est les autres !» (Jean-Paul Sartre dans Huis-clos). De fait, d’une manière générale, et pour la quasi-totalité de nos contemporains, les autres, leur regard, leur jugement, engendrent un sentiment d’hostilité.

Cependant, il n’en va pas toujours ainsi. Pour peu que l’autre soit l’ami, l’amant ou le prochain que la tradition judéo-chrétienne nous commande d’aimer, alors la peur se transforme en crainte de mal faire, ce qu’une théologie surannée nommait ‘la crainte de Dieu’ qui est le contraire de la peur. Cette crainte de mal faire me semble un bon moyen d’accéder à l’impératif qui est l’horizon du chroniquer susnommé : «Se réconcilier avec sa propre parole permet de penser large.» Le courage de penser passe, précise le même auteur, par  «la réconciliation avec sa propre parole et l’acceptation de ses imperfections».

J’ajoute deux sous dans la musique. Pour ne pas être un enfermement en soi-même, l’acceptation de ses propres imperfections n'est possible qu’en répondant à l’invitation d’une relation, plutôt que de chercher, comme le baron de Münchhausen, à sortir du bourbier en se tirant par les cheveux.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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