Solidarité élective

La suspension brutale de l’aide humanitaire US mi-février attire l’attention sur un phénomène récent: le déclin du sentiment humanitaire dans les populations occidentales. Le courant va en effet dans le même sens à l’échelle individuelle qu’au niveau étatique: depuis 2023, une diminution des dons en faveur de ceux qui sollicitent la charité des passants est constatée.

Cette moindre sensibilité favorise les décisions politiques visant à restaurer l’équilibre des budgets publics en orientant l’aide à la baisse.

Ce qui justifie pleinement l’appel des associations caritatives suisses auprès de la Confédération pour compenser un peu le retrait humanitaire américain.

«La Suisse ne peut pas se taire face à l’arrêt de l’USAID, qui risque de provoquer l’effondrement des structures humanitaires internationales.» 

Selon l’agence catholique suisse d’information, tel est le message envoyé au Conseil fédéral le 13 février 2025 par Caritas Suisse, Action de Carême, l’EPER, l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) et la Conférence des évêques suisses (CES).

En attendant, «Le Grand Conseil genevois a voté le vendredi 14 février un soutien financier de 10 millions de francs pour les ONG de la Genève internationale, fragilisées par les coupes de l’aide américaine. Une mesure limitée à trois mois qui visait notamment à couvrir une partie de leur charge salariale.» (Le Temps)

Cette tendance fâcheuse à concentrer les dons sur les besoins nationaux n’est pas nouvelle ; mais jusqu’à une période récente, elle s’ancrait surtout chez les électeurs sensibles à la préférence nationale. Dans la France voisine, voici déjà bien longtemps, une formule avait fait flores: «La Corrèze avant le Zambèze».
En Suisse, la solidarité est-elle aussi une vertu en perte de vitesse ? se demande une chronique du Temps (février 2025). Le chroniqueur s’appuie sur le constat qu’en Suisse comme ailleurs «la tendance est à la retenue en matière de soutien caritatif». Partout dans le monde, les plateformes caritatives peinent à maintenir le niveau atteint par les dons voici encore quelques années. 

La première raison évoquée est bien sûr, dans les pays occidentaux, la stagnation du pouvoir d’achat – notamment chez les classes moyennes. Ce qui explique que la décision américaine n’a pas provoqué aux USA le tollé que l’on aurait pu attendre dans un pays habitué au financement caritatif, pays où le retrait de l’État social va de pair avec l’explosion de l’inégalité des fortunes avec ce qu’elle permet de générosité plus ou moins ostentatoire aux plus riches.

Mais l’usure de la philanthropie ne se greffe pas uniquement sur l’économique et le social. Il y a bien sûr le sentiment de déconnection entre le geste privé et son résultat collectif. Ce même sentiment de déconnection joue également en matière d’écologie où l’image du colibri – qui fait très peu, mais qui fait ce qu’il peut – a trop longtemps servi pour ne pas être usée. Mais il y a aussi, je pense, le climat de peur, tant économique que géopolitique, qui provoque un repliement sur soi. L’accroissement de l’épargne, voire de la thésaurisation, en est le signe. 

Il serait vain d’en appeler à un sursaut quasi mécanique sous prétexte que là où se creuse la déprime s’accroît le sursaut. À défaut de faire appel à quelque ‘Grâce d’état’ chère aux jésuites de naguère, il suffirait de baigner le petit doigt de pied dans l’esprit qui préside à la fameuse devise de Guillaume d’Orange : 

«Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.»

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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