Religion de substitution et détournement de la science

Un billet paru fin décembre dans Le Temps épinglait avec juste raison le livre de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres. L’auteur de cet ouvrage à succès prétend que les arbres se comportent affectivement comme les êtres humains: ils s’occuperaient avec grand soin de leur «bébé» (sic). Le comble du ridicule est l’affirmation que les arbres sont « intelligents ».

Il n’est pas besoin de réfléchir longtemps pour découvrir que Peter Wohlleben projette sur les arbres ce qu’il a découvert en lui-même. Les arbres, en effet, ne se reproduisent —comme tous les êtres vivants— que dans les conditions qui leur sont propices. Comme tout être vivant, ils assimilent les éléments qu’ils reçoivent de l’extérieur (lumière, eau, nutriments) et s’accommodent, autant que leur physiologie le leur permet, des éléments contraires. De là à croire qu’ils sont attentifs à leur progéniture et qu’ils savent faire le lien entre leur environnement et un désir de «perdurer dans l’être», comme dirait Spinoza, il y a un abîme. Seuls les poètes franchissent cet abîme.

Ce genre d’élucubration non seulement est dangereuse pour la gestion raisonnée des forêts et donc pour l’écologie humaine, comme le rappelle le billet paru dans Le Temps, mais, plus encore, fausse nos rapports avec la nature, avec le monde et avec nous-même. Concernant ce dernier point, j’épingle le ‘chapeau’ qui introduit le bille: «Quand une religion de substitution séduit plus que la vérité.»

 De quelle religion de substitution s’agit-il ? On pourrait immédiatement penser à une sorte d’animisme qui prête une âme autonome à tout objet, à tout phénomène de la nature (non seulement les arbres, mais également les sources, les montagnes, les prairies…) Ce n’est après-tout, que la plus répandue des religions, et elle s’étend largement aujourd’hui sous des formes plus ou moins dévoyée de Gaïa, la terre, voire de l’univers comme un animal vivant, jusqu’aux journalistes qui parlent du marché comme d’un être humain qui s’impatiente, qui réagit, qui s’inquiète… Le comble étant les politiciens qui parlent de la Suisse comme si le pays de Guillaume Tell jouissait d’une âme réactive, active, proactive, attentive.

En fait, le contexte du billet susnommé vise une autre sorte de religion, non pas l’animisme de toujours, mais la religion qui accapare le prestige et l’autorité de la science pour fourguer à quelques bonnes âmes en quête de spiritualité un anesthésiant puissant propice à toutes les manipulations. 

Le succès de l’ouvrage de Peter Wohlleben inquiète à juste titre l’auteur du billet. Mais je crains qu’il ne suffise pas d’en appeler au prestige et à l’autorité de la science pour conjurer le danger. Car justement, c’est cette autorité que les auteurs comme Peter Wohlleben récupèrent à leur profit. Ce qu’il faut plutôt, à mon avis, c’est démystifier le prestige de la science qui n’est un argument d’autorité que pour ceux qui ignorent la démarche scientifique, démarche faite d’hypothèses, de vérifications et d’expérimentations dans des conditions de plus en plus contraignantes jusqu’à découvrir les limites des hypothèses énoncées. En un mot, il ne suffit pas de trouver des exemples «qui marchent» pour justifier une hypothèse. Ne sont scientifiques que les hypothèses que l’on a montré qu’elles sont “falsifiables” (ce qui ne veut pas dire fausses, mais simplement qu’elles ne s’appliquent que dans des conditions limitées (ce qui les distingues des croyances religieuses).

Tant que la science se présentera comme une sécurité garantie dans un monde baigné dans l’incertitude, elle ne peut que favoriser ce type de religion de substitution. 

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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