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Quelles langues enseigner aux enfants ?

Il faut enseigner une langue aux enfants. C’est une nécessité, humaine et humanisante. Mais qu’en est-il des langues “étrangères”? Lors d’une réunion du Comité d’orientation d’une école d’ingénieurs à laquelle je participais, la question à l’ordre du jour était: quelle langue étrangère les étudiants doivent-ils connaître? La réponse unanime fut: l’anglais! Comme le latin au Moyen-Âge, comme le français au XVIIsiècle, l’anglais s’impose aujourd’hui à quiconque veut mener une carrière scientifique, commerciale ou diplomatique. 

L’enjeu de la langue va au-delà de la question scolaire. La langue est une composante essentielle du ‘vivre ensemble’. Cette dimension culturelle de l’unité du pays explique que, dans les pays centralisés de tradition jacobine comme la France, les ‘appareils idéologique d’État’ (comme disaient les marxistes dans les années 1970) ont imposé de vive force l’éradication des langues régionales au profit du français. 

Chacun admet que la langue maternelle doit être connue pour des raisons pratiques de vie quotidienne dans le pays d’origine; mais cette évidence perd sa pertinence dès qu’est envisagée une émigration pour raison de commodité, de famille ou de profession. La langue “étrangère” s’impose alors comme si elle était “nationale”. C’est la raison pour laquelle les langues maternelles les plus parlée dans le monde –en tête le mandarin (930 millions de personnes) suivie par l’espagnol (475 millions) avant l’anglais (375 millions)– ne correspondent pas aux langues apprises pour des raisons professionnelles ou d’émigration –en tête l’anglais (plus d’un milliard) suivi de l’arabe (275 millions), le français ne venant qu’en troisième position (un peu moins de deux cents millions).

Ces quelques chiffres fournis ‘à la louche’ (car certaines personnes ne parlent plus depuis longtemps leur langue maternelle, d’autres ont vite oublié les ‘secondes langues’ qu’ils ont apprises) expliquent l’hésitation quant au choix d’une seconde langue. 

Choix difficile que celle d’une seconde langue dans les pays comme la Suisse qui connaissent plusieurs langues officielles. Car deux logiques s’affrontent: d’un côté la logique professionnelle ferait pencher du côté de l’anglais, langue la plus utile pour une carrière future; d’un autre côté la logique confédérale penche en revanche du côté des autres langues officielles –principalement le français pour les cantons germanophones, l’allemand pour les cantons romands. Je comprends alors la décision du canton de Zurich de repousser l’apprentissage du français à un âge plus tardif, et la tentation de certains cantons romands de repousser l’apprentissage de l’allemand dans le cursus scolaire. 

Mais quelles qu’en soient les raisons, il faut “apprendre” une langue, en arbitrant entre l’appétence culturelle et les nécessités professionnelles, même si l’on sait qu’une langue est malmenée –et parfois enrichie– par ceux qui la pratiquent. Il serait vain et déshumanisant de renouveler l’expérience faite par un prince du XVIIIe siècle qui laissa une bande d’enfants hors de tout apprentissage familial ou scolaire, pour voir quelle langue ‘naturelle’ en émergerait.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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