Dans l’éditorial de la revue jésuite Stimmen Der Zeit, son rédacteur en chef, le Père Stefan Kiechle sj, observe que les milieux catholiques de droite –orthodoxes russes notamment– renvoient au temps d'avant les Lumières «pour justifier l'autoritarisme, le nationalisme et l'impérialisme». Mais que sont réellement les Lumières? Et l'Église n'a-t-elle pas elle aussi «combattu trop longtemps les droits de l'homme, la liberté et même la démocratie»? Il convient de garder à l'esprit que «de nombreux idéaux des Lumières ont un fondement biblique. Le commandement d'aimer Dieu et son prochain établit une éthique universelle, avec des droits et des devoirs égaux pour tous, indépendamment des talents ou du sexe, de l'origine ethnique ou de la nationalité, de la religion ou des possessions».
L’éditorial du mois de mars du Père Kiechle sj –proposé ci-dessous dans sa version française– revient sur deux articles du numéro de février de la revue, traitant de sujets différents mais qui –est-ce vraiment un hasard?– vont dans le même sens:
Dans un premier article, Georg Sans sj brosse le portrait de la politique idéologique de l'Église (Kirchliche Ideenpolitik). Il y décrit comment, depuis peu, des milieux catholiques de droite opposent Thomas d'Aquin à Emmanuel Kant: pour Thomas, l'existence de Dieu est démontrable et donc rationnelle, tandis que Kant rejette les preuves classiques de l'existence de Dieu, estimant que la foi est irrationnelle. On retombe ainsi dans les controverses du XIXe siècle et du début du XXe siècle: la doctrine néo-scolastique contre le libéralisme, l’athéisme et la modernité; la vérité de la foi enseignée par Thomas contre sa prétendue décomposition par les Lumières. Or les «Lumières» comprenaient aussi des courants politiques tels que le républicanisme, le socialisme, la défense de la liberté religieuse et de la démocratie, tous longtemps combattus par l'Église. Ceux qui pensent aujourd'hui dans la logique de cette controverse éprouvent des difficultés avec le Concile Vatican II qui, on le sait, s'est prononcé en faveur de bon nombre de ces valeurs. Certains souhaitent également un retour à un leadership autoritaire, tant en politique que dans une Église redevenue plus hiérarchique et cléricale.
Dans un second article intitulé «Hesychasmus», Michael Hagemeister montre comment ce courant mystique de l'orthodoxie, apparu au Moyen Âge, est aujourd’hui utilisé en Russie de manière polémique contre la prétendue décadence morale et spirituelle de «l'Occident». Depuis la Renaissance et les Lumières, l’Occident serait tombé dans l’individualisme, dont découleraient tous les maux: le consumérisme, l’État de droit et le libéralisme. Cette polémique est relayée par les principaux penseurs de la droite russe et de l’orthodoxie, qui légitiment ainsi, sur le plan religieux, le régime autoritaire de Vladimir Poutine et sa guerre contre l’Ukraine. Là encore, on assiste à un retour à d’anciens schémas opposés à la modernité.
Revenir à «l’époque d'avant les Lumières» pour justifier l’autoritarisme, le nationalisme et l’impérialisme? Mais que sont réellement les Lumières? Selon les chercheurs, il s’agit d’un phénomène historique complexe et hétérogène. Pour Emmanuel Kant, les Lumières sont «la sortie de l’homme de son immaturité dont il est lui-même responsable»; pour Moses Mendelssohn, elles relèvent de la compréhension de la «destinée de l’homme». La condition préalable à l’éducation est donc la primauté de la raison et de la pensée autonome, autrement dit une norme rationnelle. Appliquée sur les plans social et politique, l’éducation est associée, selon Voltaire, à la tolérance et à la liberté d’expression; selon Montesquieu, à la séparation des pouvoirs; selon Jean-Jacques Rousseau, à la souveraineté populaire; et, selon Kant, à l’État de droit.
Les Lumières sont un processus. Ainsi, à leurs débuts, le principe d’égalité devant la loi ne s’appliquait qu’aux hommes blancs majeurs; la non-discrimination comme principe directeur de la société n’a été revendiquée que beaucoup plus tard –et elle reste aujourd’hui encore à conquérir dans de nombreux contextes. De même, les Lumières ont été critiquées pour avoir initialement justifié un colonialisme souvent cruel et raciste : on prétendait apporter la raison, l’éducation, la civilisation et la «vraie religion» aux «pauvres sauvages», fréquemment par la force, c’est-à-dire par des moyens qui n’avaient rien d’éclairé.
Les Lumières ont également constitué une révolution scientifique: de larges cercles de la population ont eu un accès accru à l’éducation et au savoir; la recherche devait être libre, mais toute prétention au savoir devait être justifiée de manière discursive. L’acceptation actuelle de l’impudence des mensonges, de la manipulation –notamment sur Internet– et la répression de la science, de la liberté de la presse et de l’opposition politique constituent des reculs manifestes par rapport à la pensée et à l’action éclairées. Les Lumières exigent des arguments plutôt que de simples opinions, des faits plutôt que des faux, et l’honnêteté intellectuelle plutôt que l’idéologie.
Il faut enfin garder à l’esprit que de nombreux idéaux des Lumières ont un fondement biblique. Le commandement d’aimer Dieu et son prochain établit une éthique universelle, fondée sur l’égalité des droits et des devoirs pour tous, indépendamment des talents, du sexe, de l’origine ethnique, de la nationalité, de la religion ou des possessions. En Christ, tous les êtres humains sont égaux –sur les plans théologique, juridique et politique. Il est interdit de tuer et de mentir. Le Royaume de Dieu, que nous attendons et auquel nous contribuons, est porteur de justice et de paix pour tous les êtres humains.
Certes, l’Église ne doit pas s’exonérer de toute autocritique: pendant trop longtemps, elle s’est opposée aux droits de l’homme, à la liberté et même à la démocratie. Aujourd’hui, même si elle ne respecte pas toujours en interne certaines des exigences qu’elle formule à l’externe –notamment en matière de droits des femmes–, l’Église soutient ces principes de l’action étatique et sociale. Elle s’oppose au racisme et à l’exploitation, à l’autoritarisme et à l’oppression, au nationalisme et aux agressions impérialistes. Il est d’autant plus regrettable que, dans de nombreuses régions du monde –en Russie et aux États-Unis, mais aussi en Europe–, des cercles de droite se réclamant du christianisme (catholiques, protestants, orthodoxes…) s’opposent ouvertement à l’éthique et à la rationalité des Lumières.