Quand les étudiants genevois occupent UNI Mail

Le mercredi 8 mai 2024, le Service de communication de l’Université de Genève envoyait à tous ses correspondants une déclaration portant sur l’occupation du Hall central du bâtiment Uni Mail, une «manifestation de soutien à la Palestine, organisée depuis la veille mardi 7 mai à midi par des étudiantes et des étudiants de l’UNIGE». Cette déclaration, manifestement bien pensée et fort pondérée, m’inspire trois remarques.

1°) La première est qu’elle ne met pas en doute l’intention des organisateurs: «leur émotion et leur besoin d’agir face aux drames humains sont compréhensibles et légitimes.» Les victimes civiles aussi bien que les otages sont évoqués. On est loin de la suspicion étalée dans certains journaux français à propos du blocage de Science-Po et de quelques universités françaises ou américaines. Ces regards suspicieux prétendaient que, sous couvert de manifester en faveur de Gaza, les bloqueurs cachaient un antisémitisme véhiculé par un antisionisme. En supposant même que cette interprétation soit vraie, et d’antisémitisme il y a, elle ne condamne pas ipso facto une telle manifestation. Car la rigueur de pensée doit distinguer soigneusement entre d’une part l’idéologie légitime, motivation propre à chacun mais non scientifique, et d’autre part l’analyse scientifique –que l’on doit d’ailleurs objectivement critiquer, à condition de s’appuyer sur une démarche scientifique adéquate (et sur ce terrain– mais sur ce terrain uniquement – le scientifique n’est jamais neutre).

Dans le cas présent, les disciplines sociologiques, économiques, historiques et politiques, s’appuyant sur des données de faits documentés, doivent seules servir de critères. Toute insinuation quant aux motivations antisémites réelles ou supposées des organisateurs, des observateurs ou des analystes, échappe au domaine scientifique, car elle porte un jugement sur le for interne (les motivations individuelles), par définition et pratiquement –heureusement !– impossible à documenter scientifiquement. Stigmatiser le slogan ‘du fleuve (sous-entendu le Jourdain) à la mer (Méditerranée) au nom d’une idéologie antisémite relève d’une appréciation personnelle et non pas de la science. Ce qui n’empêche pas, au nom de la fraternité ou de la vertu de prudence, et non pas au nom de la science, de tenir compte de la sensibilité de ceux qui juge antisémite le slogan.

2°) Ma deuxième remarque porte sur le rôle des universités face aux conflits armés et, plus généralement, aux crises de société. «(Les universités) doivent-elles apporter leur expertise académique et nourrir les prises de décisions sur la base de faits établis? Doivent-elles s’impliquer plus directement aux côtés des représentantes et représentants de la société civile, prendre des positions politiques et abandonner une neutralité souvent (sic) nécessaire à la recherche.» La frontière est floue entre ces deux positions, prétend le texte. Je ne le pense pas. Car le flou, ici, vient de la façon de poser le problème qui utilise de manière ambiguë le mot de ‘neutralité’. La démarche scientifique, ici comme ailleurs, est neutre  elle ne peut que notifier des contraintes, elle ne peut en aucun cas se substituer à la décision politique qui relève d’un autre ordre. La science est neutre, ou elle n’existe pas. La rectrice de l’UNIGE, évoquant l’institution faîtière des Hautes Écoles, le rappelle: «Les hautes écoles ne sont pas des acteurs politiques mais ont pour mandat de remplir des missions académiques de recherche et d’enseignement.» Je souscris sans réserve.

C’est contre les récupérations de la démarche scientifique pour des objectifs idéologiques qu’il convient de lutter. En revanche, tous les sujets, quelle que soit la motivation idéologique du chercheur, sont éligibles à une démarche scientifique, les exactions commises au Proche Orient n’y échappent pas. Bref, ce qui n’est pas neutre, c’est le choix du sujet d’étude, et non pas la démarche scientifique qui doit rester idéologiquement neutre et insoupçonnable. Il revient aux instances universitaires de faire en sorte qu’aucun sujet, aussi sensible soit-il, ne soit a priori exclu de l’analyse. Et c’est pourquoi je réprouve toute censure qui interdirait a priori par la force ou par la police une conférence universitaire – cas qui se répète en France et aux États-Unis. Corollaire: j’approuve que la gestion de cette crise genevoise soit confiée à un comité ‘scientifique’ élargi, en souhaitant que son caractère scientifique soit rigoureusement maintenu.

3°) Ma troisième remarque, enfin, porte sur l’occupation des locaux au-delà de leur horaire de fermeture. Ce qui place les occupants, de fait, dans une ‘situation illicite’. Il s’agit ici d’un problème d’ordre public. Comme tout problème de ce type où la force viole les règles de droit, l’occupation illicite se gère par l’autorité publique à la lumière du principe de prudence, c’est-à-dire de l’intelligence de la situation sur le terrain, en non pas au niveau des principes. Dans notre droit pénal issue de la tradition canonique, l’opportunité des poursuites, et sa mise en acte par les forces de police, est laissée à l’appréciation du procureur. Je pense que c’est judicieux à défaut d’être juridiquement parfait. Certes, selon la déclaration du Service de communication de l’UNIGE le 8 mai dernier «Le mouvement se veut apolitique, consacré exclusivement à la question palestinienne, et s’est engagé à exclure toute personne dont le comportement ou les propos inciteraient à la haine, seraient discriminatoires, antisémites, islamophobes ou discriminatoires sous quelque forme que ce soit.» Le jour de la déclaration (8 mai) «les activités académiques se poursuivent pour l’heure normalement». Je ne peux que souhaiter pour les étudiantes et les étudiants, ainsi que pour la réputation de l’UNIGE, que perdure cette voie de sagesse.

Auteur:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013. Il est en outre membre du conseil de rédaction de la revue culturelle suisse choisir.
Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là ? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

Newsletter

Das Magazin „Jesuiten“ erscheint mit Ausgaben für Deutschland, Österreich und die Schweiz. Bitte wählen Sie Ihre Region aus:

×
- ×