Mon dernier papier, la semaine passée, a provoqué la curiosité de plusieurs Internautes sur un point de détail. Faisant allusion aux accompagnatrices et accompagnateurs “spirituels ou existentiels” payés par le canton de Vaud pour soulager par leur présence les malades ou vieillards isolés, je notais qu’il leur fallait savoir distinguer le ‘psychologique’ du ‘spirituel’. Ces deux domaines, me fait remarquer une Internaute, n’ont-ils pas à faire tous deux avec la ‘psyché’, c’est-à-dire avec l’âme, que tout le monde évoque spontanément en parlant de volonté, d’intelligence, de mémoire, d’unité de soi-même, d’identité ou d’affect. Alors, distinguer les domaines psychologiques et spirituels, qu’est-ce à dire ?
Sur le plan scientifique, cela va de soi. La psychologie, comme toutes les sciences, repose sur des méthodes éprouvées, validées par un consensus de praticiens et de chercheurs qui ont identifié certains symptômes (troubles du sommeil, difficultés de mémoire et de concentration, modifications de l'appétit, fatigue inexpliquée, anxiété permanente, agressivité constante, etc.) Ces symptômes sont rattachés à des maladies (psychopathie, schizophrénie, perversion narcissique, bipolaire, etc.), dont l’origine peut être inconsciente (psychose, la névrose, etc.) ou non (stress post-traumatique ou autres). La caractéristique commune de ces maladies psychiques est d’hypothéquer les relations humaines au prix d’un isolement social (que le malade parfois justifie par un besoin – ou un mal - de ‘solitude’). Cet isolement se manifeste souvent par une souffrance, voire une douleur psychosomatique, un changement d’humeur difficilement supportable par l’entourage, ou encore par une recherche d’estime de soi, la quête d’une validation apportée par autrui ou la sollicitation quasi-permanente de l’approbation par l’entourage. De ces diagnostics psychologiques, le praticien tire des remèdes (médicaments, dialogues, réorganisation du milieu ambiant).
La spiritualité, en revanche, ne relève d’aucun consensus scientifique. Pour la traduire dans un langage autre que celui que j’utilise d’ordinaire (l’esprit unit ce qui est à la fois épart et fondamentalement différent, comme l’esprit d’un texte qui réunit des mots, des phrases, des chapitres, ou encore l’esprit d’équipe) je reprends la définition d’un intervenant dans un colloque portant sur la spiritualité face aux normes dans la gestion des entreprises : “la spiritualité est quête de sens, intériorisation des valeurs, et régulation de l’égo”. Mais qui ne voit que “sens, valeurs, égo” relèvent tous du singulier, ou, comme disent les scientifiques, d’une singularité, c’est-à-dire d’un phénomène qui n’entre dans aucune relation habituelle dont la régularité permettrait d’établir des ‘lois’. (Les lois, comme les définissait Montesquieu, sont des "relations nécessaires et constantes, dépendant de la nature des choses”.) Les juristes diraient peut-être que les phénomènes spirituels sont ’Intuitu personae’, c’est-à-dire propres à chaque personne, Chacun peut s’en convaincre quand il discute de goûts, de couleurs, de poésies, de religion, de politique ou d’amour.
C’est pourquoi la mystique est un mystère de relations intimes (du grec μυστήριοv : mustérion, la chambre nuptiale) qui suppose la spiritualité sans laquelle il n’y a pas de respect mutuel de la singularité d’autrui, et donc pas de relation. Mais la relation suppose tout autant une psychologie saine (c’est-à-dire sans maladie) à défaut de laquelle la relation n’est que la projection de soi-même sur autrui, autant dire une illusion.
Et Dieu dans tout ça ? Ce n’est jamais que le nom que l’on donne à cette expérience intime de relation singulière. C’est pourquoi je ne suis pas plus gêné par une ‘spiritualité sans Dieu’ à la manière d’André Comte-Sponville que par un ‘mysticisme athée’ à la manière de Nietzsche, à condition toutefois de ne pas se payer de mots. Se payer de mots, serait ici de confondre hallucinations, sentiments amoureux, conscience ‘océanique’, voire empathie ou délires, avec ces expériences vitales de relations singulières. C’est ici qu’une psychologie bien menée tient son rôle irremplaçable.
Étienne Perrot épingle également l’actualité française dans son blog hebdomadaire sur le site de la revue Études (Paris) : www.revue-etudes.com/rubrique/blogs/deux-doigts-au-dessus-du-sol-d-etienne-perrot