Depuis plus de deux ans, le canton de Vaud prend en charge la visite d’une accompagnante ou d’un accompagnant “spirituel ou existentiel” pour les Séniors. C’est le complément possible – et très souvent souhaitable – des soins à domicile. Une question vient immédiatement à l’esprit : pour éviter l’emprise spirituelle ou psychologique (ce n’est pas la même chose), comment sélectionner ces accompagnatrices ou ces accompagnateurs ? La situation n’est pas tout à fait semblable à celle qui prévaut pour les soins en établissements hospitaliers. En effet, dans ces lieux institués, les organes dirigeants des hôpitaux passent contrat soit avec des religions établies (éventuellement regroupées, comme c’est le cas pour les chrétiens au CHU de Genève) soit avec des associations reconnues dont l’image et les pratiques humanistes attestent du sérieux de leur accompagnement. Mais qu’en est-il pour des services de soin à domicile ?
On pense immédiatement à une attestation de compétence fournie par une instance universitaire. Cela va de soi pour les psychologues. Cela est déjà un peu moins vrai pour les psychanalystes, si l’on veut bien se souvenir d’un constat établi par le Dr Freud, pour qui la psychanalyse finit par buter sur ce qu’il y a de plus singulier dans chacun des individus rencontrés. Alors que dire pour ce qui touche à la vie “spirituelle ou existentielle” dont la caractéristique est justement la singularité des personnes et à l’altérité qu’elle permet. Il s’agit là d’une certaine relation avec l’inconnu (les Croyants mettraient sans doute un I majuscule pour désigner ce radical inconnu qu’est Dieu).
Certes, des diplômes universitaires ont été lancés pour tenter de donner une apparence de professionnalisme à de telles pratiques d’accompagnement qui, jusqu’à aujourd’hui, relevaient du charisme propre à chaque praticien. À la rigueur, comme pour la psychanalyse dont les principes méthodologiques peuvent être formulés et les conjonctures explicitées, on peut imaginer une telle formation pour les accompagnants et accompagnantes. Déjà, les Exercices spirituels de Loyola, à la suite de beaucoup d’autres d’inspiration philosophique ou religieuse, ne laissent pas les accompagnatrices et accompagnateurs divaguer au gré d’un pragmatisme échevelé. Ce type d’encadrement, sans être la panacée, serait préférable à un accompagnement réservé uniquement à des psychologues diplômés. La distinction des domaines psychologique et spirituel est, ici comme ailleurs, indispensable. Distinction qui, ici comme pour toute laïcité, suppose que le praticien ne soit pas totalement ignorant du domaine dont il se distingue.
J’ajoute un sou dans la musique. Si le canton de Vaud estime utile, pour le bien-être des vieillards soignés à domicile, de financer des accompagnatrices et des accompagnateurs “spirituels ou existentiels”, c’est que les instances cantonales l’estiment utile pour le bien-être des patients. Je ne cracherai pas sur cette réduction de l’accompagnement à l’efficacité thérapeutique. Le sous-titre du dernier livre de l’ancienne ‘première dame’ des États-Unis, (Michelle Obama, Cette lumière qui est en vous) nous invite à “surmonter nos peurs pour mieux nous construire en ces temps incertains”. Après tout, ce fut le seul argument qui ait résisté pour maintenir les aumôniers militaires dans la très laïque France, quand fut oublié l’argument fondé sur les “devoirs religieux”. Mais je reconnais que tous les chrétiens imprégnés de l’Évangile de la Grâce ne sauraient se contenter de cet argument utilitariste. Car la ‘spiritualité’, qu’elle s’inscrive sur un fond religieux, séculier ou athée, est certes la ‘lumière intérieure’ évoquée par le titre du livre de Michelle Obama ; mais cette lumière intérieure n’apparaît que dans le paradoxe des ‘ténèbres’ et de la ‘nuit obscure’, je veux dire dans la singularité de chacun.