Sans être animaliste, je ne suis pas prêt à voir souffrir les animaux. Certes, les raisons ne manquent pas pour distinguer l’animal de l’être humain. Mais cette distinction ne peut que renforcer le respect que nous avons envers les animaux comme envers toute la création. Le fait de l’évolution qui fait de l’être humain un chimpanzé un peu plus intelligent que les autres lignées, dont il partage nonante pour cent des gènes, le fait qu’il est composé, comme tous les animaux, d’hydrogène, d’oxygène, de carbone et de métaux dans de plus faibles proportions, tous ces éléments biochimiques communs n’autorisent pas à réduire l’être humain à l’animal et ne saurait donc compter comme un argument en faveur des animaux.
Cette réduction, si souvent opérée par ceux qui voudraient réduire l’être humain à son animalité, et fonder sur ce postulat la tendresse envers les animaux, oublient un fait essentiel. Non pas l’esprit, le culte des morts, la fabrication des outils, que les spiritualistes évoquent pour se réfugier dans le «monde d’en haut» en l’opposant à l’«ici-bas», opposition qui forme un terreau fécond pour tous les cléricalismes. S’il ne s’agit pas de l’esprit, qu’est-ce qui distingue l’être humain de l’animal? C’est la complexité (croissante au fur et à mesure que passent les millénaires), dont le paléontologue jésuite Teilhard de Chardin prétendait qu’elle constituait le «troisième infini» (à côté de l’infiniment grand et de l’infiniment petit). Mais je laisse ici de côté Teilhard et ses trois infinis. Contre Teilhard, pas plus que pour l’espace et le temps, je ne peux pas garantir que la complexité convoque un développement infini. Complexité croissante cependant, comme le prouve l’évolution des espèces animales. Complexité croissante qui interdit d’enfermer l’être humain dans l’idée d’un être achevé. Et il le sait!
Mais la complexité – pas simplement celle du cerveau, mais également celles des organisations et des institutions où je m’insère – me permet de comprendre que je ne suis pas un bonobo un peu plus éduqué, un peu plus agile, un peu plus intelligent (si ce critère existe) que mes congénères. Comme l’ont remarqué tous les anthropologues, ce n’est pas la taille du cerveau, mais son organisation complexe qui distingue l’Homme de Néandertal, dont la boîte crânienne était plus volumineuse que celle de l’Homo sapiens qui l’a supplanté.
Cette différence ne justifie nullement la souffrance volontaire envers les animaux, bien au contraire. La raison n’en est pas ce que nous avons de commun avec eux, comme si la prévenance que nous pourrions avoir pour un lézard venait du fait que nous contemplons en lui notre lointain cousin descendant d’un ancêtre commun. Au contraire, c’est la conscience que nous avons de notre place dans un univers en évolution qui nous permet cette empathie envers tous les animaux doués de sensibilité, et par suite, avec leur environnement qui est aussi le nôtre. (Cela fait beaucoup, surtout si l’on adopte la théorie de Bergson pour qui la conscience naît avec l’affrontement à un problème de choix pour la vie – ce qu’il accordait déjà aux êtres unicellulaires.)
Un fait patent renforce cette conviction: le «règne animal» (comme disait mon instituteur) ne connaît pas souvent cette empathie, et je ne vois pas comment faire comprendre au lion qu’il ne doit pas traiter sauvagement l’antilope. Ce qui prouve que l’empathie que nous éprouvons non seulement pour notre chat ou notre chien, mais pour les taureaux dans l’arène ou les animaux dans l’abattoir, ne vient pas de nos antécédents biologiques, mais de l’émergence d’une dimension morale et spirituelle permise par l’état actuel de l’évolution.