La semaine dernière, les Genevoises et les Genevois votaient sur un texte visant à inscrire dans la Constitution cantonale l’interdiction, pour les parlementaires cantonaux, de porter des signes religieux ostentatoires durant les séances.
Intéressée par le point de vue d’un jésuite français vivant à Paris et ayant passé de nombreuses années à Genève sur cette question de société, une journaliste m’a envoyé un résumé de la votation du dimanche 14 juin dernier :
“Les Genevois ont accepté par les urnes, le 14 juin 2026, l’inscription dans la Constitution du canton d’un article interdisant aux élus cantonaux et municipaux d’arborer des signes religieux ostentatoires quand ils siègent. Un recours contre cette norme a déjà été déposé.
“C’est à une courte majorité de 51,37% que le peuple genevois a accepté, dimanche 14 juin, la “Loi pour une expression non ostentatoire des convictions religieuses”. Le projet était porté par la droite (UDC, PLR, Centre et MCG) au nom de la laïcité. L’Église catholique romaine de Genève (ECR) et l’Église protestante de Genève (EPG) s’étaient pour leur part positionnées sur le projet quelques jours avant la votation, sans donner de consigne de vote, en réitérant leur attachement au principe de la laïcité, entendu comme un cadre garantissant à la fois la neutralité de l’État, la liberté de conscience et la liberté religieuse de toutes et tous.
La modification constitutionnelle pourrait être invalidée
“Cette nouvelle disposition constitutionnelle fait déjà l’objet d’un recours déposé par les députés verts Dilara Bayrak et Julien Nicolet-dit-Félix, qui y voit une remise en question des droits fondamentaux. L’affaire pourrait être portée devant les instances fédérales en cas d’invalidation au niveau cantonal.
“Une disposition similaire, contenue en 2019 dans la proposition de modification de la loi sur la laïcité, avait en effet déjà été invalidée par la Chambre constitutionnelle, après avoir été acceptée à 55% par le peuple en votation. Le tribunal avait estimé que “les membres du Grand Conseil et des conseils municipaux ne sont pas des agents de l’État mais des représentants du peuple, élus par celui-ci pour défendre des opinions et des convictions au sein du parlement. […] Les parlementaires ne sont pas tenus à une obligation de neutralité religieuse. Ils incarnent la diversité des opinions et des convictions présentes dans la société.” (cath.ch/ag/lb)
Ce fait sociétal m’inspire trois remarques.
La plus anodine consiste à croire que l’inscription d’une disposition dans la constitution lui confère une sorte de caractère sacré. Le sacré, c’est, comme l’Arche d’alliance dans la Bible, ce que l’on ne doit pas toucher sous peine de mort.
Moins anodine, cette votation exclut symboliquement la religion de la vie politique là même où celle-ci se joue. Pour les chrétiens, c’est une interprétation à contre-sens de la fameuse phrase de Jésus dans les évangiles: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Comme si on pouvait rendre à Dieu l’hommage qui lui est dû sans rendre à l’humanité ce qu’elle attend de justice.
Enfin, remarque plus fondamentale, l’enjeu de cette votation – la Chambre constitutionnelle en est manifestement consciente – est de savoir si c’est l’État ou la société qui doit être sanctuarisé dans une posture de laïcité ? Manifestement la Chambre constitutionnelle a penché du côté de l’article dix-huitième de la Déclaration universelle des droits humains qui ne réduit pas à la liberté de conscience la liberté de religion avec ce qu’elle comporte de manifestation dans l’espace public. Or, les réunions officielles des élus du Canton en sont un.
J’ajoute un sou dans la musique. Si le maire élu était officier d’état civil (comme en France) il ne pourrait pas, es qualité, pas plus que n’importe quel fonctionnaire, manifester ses convictions religieuses, esthétiques ou politiques dans l’exercice de ses fonctions. J’ajoute que la liberté de religion appelle, comme toute liberté, le respect, qui implique de ne pas scandaliser gratuitement par des gestes ou des signes tapageurs. Je vise ce conseiller municipal de la ville d’Ivry-sur-Seine au Nord de Paris qui, le 11 juin dernier, pour protester contre la présence de deux conseillères portant le voile dit islamique, s’est mis à réciter un ‘Je vous salue Marie’, un crucifix à la main. S’il avait eu un brin d’humour et un peu plus de respect pour sa propre religion, il se serait contenté, peut-être, d’arriver au Conseil revêtu d’une soutane.