«Nous n'avons pas besoin de plus de philosophie, mais d'une meilleure philosophie»

Après plus de quarante ans d’enseignement, le professeur Godehard Brüntrup sj a pris sa retraite de la Haute école de philosophie de Munich (HFPH). Le titre de sa conférence d’adieu, «Dieu merci, c’est fini! – Le temps et l’expérience du temps comme problème métaphysique», pourrait laisser penser que le Père Brüntrup s’en va le sourire aux lèvres. Dans une interview, il explique ce qui se cache, d’un point de vue philosophique, derrière la citation.

« Dieu merci, c’est fini ! » – Votre passage à la HFPH a-t-il donc été si terrible, Père Brüntrup?
«Le titre de ma conférence d’adieu ne fait pas référence à mon temps passé à l’université. Il s’agit d’une allusion à un texte historique très influent dans la philosophie du temps, intitulé Thank goodness that’s over! (Dieu merci, c’est fini !). C’est pourquoi le sous-titre de ma conférence est «Réflexions sur une théorie métaphysique du temps».

Qu’est-ce que la métaphysique?
«La métaphysique s’interroge sur les structures fondamentales du monde et sur la place de l’homme en son sein. Des questions comme celle de l’existence de l’âme, du libre arbitre, ou encore celle de savoir si l’être humain n’est qu’un rouage prédéterminé dans l’engrenage cosmique relèvent toutes de la métaphysique. La question de l’existence de Dieu en fait également partie.»

Pourquoi le temps est-il également un problème métaphysique?
«Parce que le temps n'est pas seulement la mesure extérieure du mouvement que nous lisons sur l'aiguille d'une montre, mais aussi l'expérience intérieure du présent, du passage et de la naissance. La physique ne peut pas vraiment expliquer l'expérience mentale du temps, car la conscience se situe en dehors de son domaine. Le temps n'est donc pas seulement une question de physique, mais aussi de métaphysique.»

Plus de quarante ans en tant que professeur de philosophie, c’est long. Qu’est-ce qui va vous manquer?
«Ce sont surtout les étudiants qui vont me manquer. Ils ont toujours compté beaucoup pour moi. En plus de quarante ans d’enseignement, ils ont été très nombreux. Avec beaucoup d’entre eux, j’ai conservé des liens réguliers bien au-delà de leurs années d’études – et cela ne va pas s’arrêter. Par ailleurs, je continuerai à enseigner, ici en Allemagne comme aux États-Unis, mais à un rythme plus léger.»

Honnêtement, qu’est-ce qui ne va pas vous manquer?
«Comme tout métier, celui de professeur d’université a ses aspects moins agréables. Pour moi, ce sont surtout l’administration et le travail en commission. Bien sûr, ces tâches ont leur utilité, mais elles sont souvent ennuyeuses et fatigantes. La pression des délais, qui n’a cessé de s’accentuer ces dernières années, nuit également à un travail philosophique véritablement créatif. Je m’en passerai volontiers.
La politique universitaire, parfois épuisante et conflictuelle, contraste avec la réflexion philosophique, qui s’épanouit davantage dans une forme de solitude paisible. Le philosophe aime vivre, comme Diogène, dans un tonneau.»

Diogène était connu pour son esprit critique vis-à-vis de la société. Avons-nous besoin de plus de philosophie aujourd’hui?
«Non, nous n’avons pas besoin de plus de philosophie, mais d’une meilleure philosophie. Il y a énormément de mauvaise philosophie dans la société actuelle, souvent teintée d’idéologie. Trop de réponses simplistes sont proposées à des questions complexes. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une philosophie rigoureuse : capable de critiquer les idéologies, de remettre en question les abstractions erronées et les fausses évidences.
Et surtout, nous avons besoin de davantage de métaphysique, car seule une vision réfléchie de l’ensemble peut réellement offrir une orientation à l’être humain.»

La métaphysique vous a justement servi de point d’entrée pour aborder le thème du temps dans votre conférence d’adieu. Quel est le contexte philosophique de la citation «Dieu merci, c’est fini !», que vous avez choisie comme titre?
«Dans cette conférence, je critique une idée largement répandue depuis la théorie de la relativité d’Einstein, selon laquelle le passé et le futur seraient aussi réels que le présent. Si l’on suit cette idée, rien ne serait jamais vraiment terminé. Même les choses les plus terribles ne seraient pas «finies» – elles ne seraient simplement plus accessibles depuis notre position temporelle actuelle.
Un voyageur temporel pourrait, par exemple, retourner à Auschwitz en 1944, puisque cet endroit existerait toujours.
À l’inverse, j’ai défendu la thèse selon laquelle le passé est réellement révolu, et que le futur n’existe pas encore. C’est, en réalité, la vision ordinaire que nous avons du monde – mais la physique moderne la conteste. Mon objectif a été de réhabiliter cette perception intuitive à partir d’un raisonnement philosophique. Et cela s’avère plus difficile qu’on ne l’imagine.»

Quel concept philosophique sous-tend cette approche?
«Il s’agit d’un concept qui s’inscrit dans la continuité des pensées de Leibniz et de Whitehead, et qui intègre également les débats contemporains en philosophie de l’esprit.
Selon cette vision, le monde est composé d’événements présents, façonnés par le passé et orientés vers un avenir qui, pour l’instant, n’existe qu’à l’état de possibilité.
Le monde n’est donc pas un bloc figé, mais un processus en devenir.
Panta rhei, «tout coule», comme disait Héraclite.»

À son propos:

Godehard Brüntrup SJ

Le Père Godehard Brüntrup est professeur de philosophie et directeur par intérim de l'Institut pour les questions scientifiques aux frontières de la philosophie et de la théologie (ING) à la Hochschule für Philosophie de Munich.

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