Ne pas confondre religion et politique

Le constat de sociologie religieuse s’impose sans contredit: en nos temps "post modernes" (disons depuis les années 1960) les Lumières qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, nous avaient libérés de la tutelle des rois et des curés, ont dérivé vers une posture de laxisme généralisé où l’individu, ses désirs et des intérêts, se sont libérés de toute contrainte morale; l’individu l’emporte sur tout autre considération d’éthique publique. 
Les Églises chrétiennes n’ont pas échappé à ce courant, bien au contraire. Après avoir dû abandonner, sous la pression de la modernité, le pouvoir politique, elles ont perdu, avec la postmodernité, le contrôle de la sphère religieuse elle-même, sa culture et sa morale. Chacun choisit, dans le grand supermarché des religions et des philosophies, les convictions, les croyances et les pratiques morales qui, sur le moment, semblent lui convenir. La posture est celle d’une sorte de ‘kaïrologie’ (du grec kaïros, le moment opportun qu’il faut saisir à temps, comme sur les marchés financiers).

Une interview parue fin avril dans Le Figaro (Paris) d’un «essayiste conservateur américain» (Rod Dreher) prend le contrepied de ce défaitisme. Son ouvrage Comment retrouver le goût de Dieu dans un monde qui l’a chassé (éd. Artège) contient des positions traditionnelles courageuses: «Les chrétiens font une erreur en attendant des politiciens qu’ils apportent un enchantement.»; «Nous avons déjà vu comment l’absolutisation de Dieu dans un ordre politique peut conduire à la tyrannie.»; «Dans les villes (américaines) à majorité catholique où l’Église a eu une immense influence politique, cela a été un désastre pour elle.» 

Citant la phrase prêtée à Martin Luther, Rod Dreher affirme: 

«Je préférerais être gouverné par un Turc sage plutôt que par un chrétien insensé».

Le ‘chrétien insensé’ visé est le Président Joe Biden (accusé de wokisme), auquel Rod Dreher préfère le Turc sage (quoi que ‘mauvais chrétien’) Donald Trump.

Je ne peux pas m’empêcher de contester le fondement métaphysique de ces partis-pris politico-religieux. L’Occident ne pourra survivre, selon ce conservateur américain, sans une remise en question de sa vision matérialiste du monde. Cette remise en question, selon lui, conduit (ou consiste) à croire «en la hiérarchie naturelle et en un ordre moral durable enraciné dans la transcendance (qui est Dieu).» Nous avons connu, dans la France d’avant-guerre, cette récupération de la transcendance divine au profit de l’ordre social. Cela ne peut aboutir qu’à la confusion politico religieuse dont l’auteur susnommé dénonçait plus haut les méfaits. En fait, il s’agit, une fois de plus, de récupérer ce qui reste de la religion au profit d’une vision politique conservatrice. Ce que je ne veux pas.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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