• Regroupement et prise de selfie au Musée du Louvre, devant la fameuse Joconde @ Céline Fossati, 2014.

Messe et musée: une comparaison trompeuse

L’été, même chaud, est un temps de repos, mais il peut aussi être un temps d’enrichissement culturel. À ce propos, j’épingle une formule discutable parue dans Le Temps du 14 mars 2026: «Visiter les musées ou les expos revient à une nouvelle façon d’aller à la messe et de communier.» Cette hypothèse est plausible aux vues de celles et ceux qui fréquentent les musées et les églises: même tranche d’âge, mêmes orientations politiques, même sensibilité artistique pour les grandes œuvres classiques du passé.

En réalité, l’autrice oriente très différemment son propos. S’appuyant sur la réflexion, déjà ancienne, de Walter Benjamin L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), elle souligne un phénomène banal: l’œuvre originale, fruit d’un artiste singulier, semble perdre de sa valeur esthétique au profit d’une fétichisation touristique et d’une marchandisation culturelle produite par des reproductions infinies sur catalogues, posters, cartes postales, fichiers numérisés, selfies, que chacun emporte en croyant s’approprier l’œuvre d’art. Jadis, on allait à la messe; aujourd’hui, dit-elle, on ‘fait’ les grands magasins ou les agences offrant meubles, parures ou voitures, pour contempler des objets qui «s’exposent comme objets d’art et de culte».

Les économistes et publicitaires verront dans ce constat une platitude. Le produit industriel est présenté dans le même apparat que la Joconde, le viaduc de Millau ou les œuvres d’art les plus célèbres. Le Colisée ou la pyramide du Louvre ne sont visités le plus souvent que pour permettre au touriste, photos à l’appui, de s’en vanter. Cette relation à l’art permet, à la manière d’une citation dans une conversation ou dans un article, de s’approprier à peu de frais la réputation d’autrui. Dans cet esprit, l’autrice conclut que l’art est ainsi «transformé en culture: c’est-à-dire en marchandise fétichisée». Elle y voit une «nouvelle religion», à mettre dans le même sac que les «subtilités métaphysiques» et les «lubies théologiques» critiquées par Karl Marx.

Ce rapprochement entre la messe et le musée procède manifestement d’une ignorance crasse de l’expérience religieuse chrétienne. À l’église, le croyant ne cherche pas à montrer sa belle robe, ni même s’imprégner de l’aura qui rayonne peut-être de l’objet sacré, de la musique liturgique ou de la beauté des rites. L’expérience du culte chrétien ne s’identifie pas non plus aux consolations que peut donner la contemplation des icônes –fussent-elles magnifiques– pas même à s’identifier aux états d’âme spectaculaires décrits dans les textes mystiques. Et je ne parle même pas des ‘visions’ et autres ‘apparitions’, qui piègent les observateurs. 

La communion –puisque l’autrice utilise ce mot– n’est pas celle des sentiments collectifs nés d’un spectacle éblouissant comme un match du ‘mondial’ de football, mais la certitude intérieure que, en participant à la messe, mon rapport à la divinité ne se réalise (je veux dire n’est réel) que dans l’accueil de mon voisin, aussi distant puisse-t-il m’apparaître, aussi anonyme soit-il, assis sur la chaise ou sur le banc à côté de moi, car c’est mon ‘prochain’ le plus proche.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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