alexandre jollien vivre sans pourquoi 3516cLe philosophe et écrivain romand Alexandre Jollien a vécu trois ans en Corée du Sud, pour suivre l’enseignement d’un prêtre jésuite également maître zen. De retour en Suisse, il explique son profond désir de construire des ponts entre les religions. «Mon cœur a tout de suite senti que celui qui pouvait m’aider sur la voie devait [...] être à la fois un prêtre catholique et un maître zen», écrit Alexandre Jollien dans son dernier livre Vivre sans pourquoi. Cath.ch a rencontré le philosophe pour en savoir plus sur ce cheminement de foi original.

Cath.ch: Vivre sans pourquoi? Qu’est-ce que cela signifie?
Alexandre jollien: A mes yeux, le “sans pourquoi” a trois dimensions. Tout d’abord, il s’agit de se libérer de l’appât de la réussite, enracinée dans une mentalité d’expert-comptable qui spécule sur le lendemain et doit tout transformer en utilité. Le deuxième chantier consiste à se libérer du qu’en-dira-t-on. C’est-à-dire troquer le désir de plaire pour l’amour inconditionnel de l’autre. Le troisième point est de se libérer de la fuite dans le futur, qui nous fait démissionner de notre engagement généreux dans le quotidien. Je pourrais ajouter: renoncer à enfermer la vie dans des étiquettes.

“La spiritualité est un aspect de la vie quotidienne”

Vivre sans pourquoi est une phrase inspirée du théologien dominicain du XIIIe siècle Maître Eckhart. Son disciple, Angelus Silesius a écrit: «La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit, n’a pour elle même aucun soin, ne demande pas: suis-je regardée?»
Ce sont des principes que l’on retrouve aussi bien dans le bouddhisme que chez de nombreux Pères de l’Église.

Vous vous considérez comme chrétien mais avez une approche de la spiritualité largement inspirée par le bouddhisme zen. Comment cela vous est-il venu?
J’ai été éduqué dans la tradition catholique, par des parents pratiquants. Pour panser mes plaies et trouver un sens à ma vie, je me suis lancé dans des études de philosophie à l’Université de Fribourg. Mais ces études n’ont pas suffi à soigner mes blessures. Le problème c’est que la philosophie ne prend pas toujours en compte l’affectivité. Elle est souvent très rationaliste et volontariste.
Un jour j’ai accompagné ma femme à une conférence sur le zen. J’étais au premier abord très sceptique, à cause de l’effet de mode des traditions orientales. Mais j’ai été vraiment conquis par cette expérience de la paix qui réside dans l’instant présent. J’ai donc eu ce désir profond de rencontrer un maître spirituel qui soit à la fois prêtre catholique et qui enseigne le zen. Car il était important pour moi d’approfondir la tradition catholique. Après l’avoir trouvé, je l’ai suivi à Séoul, où j’ai pu à la fois m’initier à la pratique du zen et approfondir ma compréhension des Évangiles.

Comment se pratique l’enseignement tiré du bouddhisme?
Je pratique principalement le zazen. L’ascèse consiste ici à laisser venir les idées et les pensées, sans chercher à les contrôler. C’est un art de vie, une disposition intérieure qui peut nous accompagner tout au long de la journée, dans toutes les activités, même les plus banales.

Qu’avez-vous rapporté de cette expérience coréenne?
Le fait d’avoir été un étranger m’a montré la nécessité de certaines vertus telles que l’accueil, l’hospitalité, le non jugement à l’endroit de la différence.

“Ce que j’aime, c’est construire des ponts entre les religions”

Globalement, j’y ai fait l’expérience que la spiritualité est un aspect de la vie quotidienne. Il n’y a pas forcément besoin de se retirer du monde pour s’abandonner à Dieu. J’ai compris aussi que les Évangiles devaient se lire avec tout son être, avec le cœur. Qu’il ne fallait pas en avoir exclusivement une lecture extérieure. Ces textes présentent un chemin de vie très concret, qui se réalise dans les actes les plus anodins.

Comment conciliez-vous ces pratiques avec votre foi chrétienne?
Je pense que dans l’intériorité, il n’y a plus d’étiquettes. L’expérience de cette intériorité fait exploser les barrières. Ce que j’aime, c’est construire des ponts entre les religions. Tout en évitant les syncrétismes qui consisteraient à tout mélanger et à dire que tout se vaut.

“Le zen, outre les effets de mode, peut remplir une mission”

Concrètement, la pratique du zen m’aide à faire silence, à me rendre disponible à la transcendance. C’est merveilleux: grâce au corps, à la posture, à la respiration, l’on parvient millimètre par millimètre à calmer le mental, l’ego. A mon sens, le zen concourt à décaper les idoles, à m’enraciner dans le silence et à m’ouvrir vers la prière.

Que dites-vous aux chrétiens qui estiment qu’il n’est pas possible ou pas utile de relier les deux approches?
Je ne peux pas m’imaginer qu’il y ait une seule voie qui mène à Dieu. Le danger est d’absolutiser une forme de vie spirituelle. Ne dit-on pas que tous les chemins mènent à Rome? Si quelqu’un a besoin de passer par le corps pour apaiser l’esprit, qui peut lui en tenir rigueur?

Mais ne peut-on trouver tout cela dans la tradition chrétienne?
Bien sûr, on y trouve d’ailleurs des méthodes de pacification des émotions, du mental semblables au zen. Aujourd’hui, je pense que le zen, outre les effets de mode, peut remplir une mission, à l’heure où les cultures se rencontrent plus que jamais, il peut servir de pont. Et pour ma part, je préfère construire des ponts que d’élever des murs.

Qu’en est-il de la fameuse phrase de Jésus “Je suis le chemin, la vérité et la vie” (Jean 14:16), souvent citée par ceux qui pensent qu’il n’y a rien à rechercher en dehors du christianisme?
Décider de manière catégorique ce qu’est cette voie, la voie du Christ, n’est-ce pas une façon de se mettre à sa place, de se prendre pour Dieu? Dans une certaine mesure, ce serait presque un blasphème. La voie du Christ n’est-elle pas singulière pour chacun d’entre nous?

par Raphaël Zbinden pour cath.ch

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Alexandre Jollien est né le 26 novembre 1975 à Savièse, en Valais. Né infirme moteur cérébral, il vit de l’âge de trois à vingt ans dans une institution spécialisée pour personnes en situation de handicap, à Sierre. Il entre au Lycée de la Planta, à Sion, en 1997. Il se lance ensuite dans des études de philosophie à l’Université de Fribourg, où il obtient une licence en lettres au printemps 2004, puis une maîtrise en philosophie. Marié en 2004, il a trois enfants.
Son premier ouvrage, Éloge de la faiblesse, paru en 1999, a reçu le prix Mottart de l’Académie française de soutien à la création littéraire et le prix Montyon 2000 de littérature et de philosophie.
Son livre Le Philosophe nu a été récompensé en 2010 du Prix Psychologies-Fnac.
Alexandre Jollien a été distingué également en 2010 du Prix Pierre Simon “éthique et société” pour l’ensemble de son œuvre.
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Bibliographie:
Éloge de la faiblesse (Éditions du Cerf, 1999)
Le Métier d’homme (Seuil, 2002)
La Construction de soi (Seuil, 2006)
Le Philosophe nu (Seuil, 2010)
Petit Traité de l’abandon: Pensées pour accueillir la vie telle qu’elle se propose (Seuil, 2012)
Vivre sans pourquoi: Itinéraire spirituel d’un philosophe en Corée (Seuil, 2015)
Trois amis en quête de sagesse, avec Matthieu Ricard et Christophe André (L’Iconoclaste-Allary Éditions, 2016)

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