Dans les pays où la tradition chrétienne est quasi inexistante –je pense à la Chine ou au Japon notamment– on (c’est-à-dire la population et les commerçants) fêtent Noël, sans craindre le mot. En France, on a peur des mots ou des signes qui pourraient faire penser à la religion chrétienne. Cette peur est une superstition comme une autre. Ce vent de sécularisation souffle tellement fort qu’il imprègne même les associations catholiques. De plus en plus rares sont celles qui assument explicitement ce qualificatif. Même le qualificatif de ‘chrétien’ semble suspect.
Voici déjà longtemps, en France, le syndicat ‘chrétien’, la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens) s’est transformée en CFDT (Confédération Française Démocratique du Travail) devenu le premier syndicat français, laissant une petite minorité maintenir le signe initial. En France encore, la Ligue féminine d’Action catholique, qui fut un temps la plus importante association en nombre d’adhérentes, a pratiquement disparu. Elle ne se faisait d’ailleurs plus appeler que ‘La Ligue’.
En Suisse, la Ligue suisse des femmes catholiques a décidé au printemps dernier d’abandonner l’adjectif ‘catholiques’. Ailleurs, des écoles, des universités gomment leur label ‘catholique’. Dans le même sens, nombreuses sont les associations placées initialement sous le patronage d’un saint, délaisse cette référence à l’odeur (de sainteté) déplaisante.
Au seuil d’une nouvelle année, ce mouvement de déconfessionnalisation m’inspire trois remarques. La première est qu’il s’inscrit dans l’histoire culturelle occidentale. Le rationalisme du XVIIe siècle a retourné radicalement l’ordre des prééminences. Ce qui était placé au sommet, la volonté de Dieu, origine de tout, créateur de l’espace et du temps, origine de toute bonté, de toute vérité et de toute beauté, a été remplacée par la raison humaine qui permet en théorie de maîtriser l’univers.
Comme le remarquait Grotius, un juriste de l’époque, Dieu, s’il existait, ne pourrait vouloir que ce qui est bon, ce qui est bien, ce qui est vrai et beau.
Il s’en suit que notre sentiment du beau, du bien et du vrai semble plus universel que la volonté divine telle qu’elle est présentée par les religions. D’autant plus que les religions sont sources de division, au rebours de ce qu’elles prétendent. Dans ses Lettres anglaises, Voltaire le souligne en opposant la religion à la finance où, comme à la bourse de Londres, “on ne traite d’infidèles que ceux qui font banqueroute”. Dans ces lieux de commerce, les croyants des diverses religions, loin de se disputer, se traitent entre eux comme de bons commerçants.
Outre cette remarque historique touchant la société occidentale, je pense que c’est une bonne chose de ne plus mêler la religion aux prises de position sociales et politiques dans lesquelles peut désormais s’engager sans réticence les œuvres à but culturel ou caritatif. Elles peuvent ainsi, sans arrière-pensée cléricale, militer pour les droits humains et le bien-être de tous et de toutes dans la société, la politique, l’Église, l’économie et la politique, sans affronter le soupçon de cléricalisme.
Enfin, j’estime que les responsables des Églises devraient se réjouir de cette déconfessionnalisation d’association qui œuvrent sur le terrain social et politique. Car ils n’ont plus à craindre d’être éclaboussés par d’éventuelles prises de positions politiques ou morales d’un groupe revendiquant le label ‘catholique’. J’en dirai autant au sujet des partis politiques –fussent-ils démocratiques– qui arborent dans leur désignation le qualificatif de ‘chrétiens’. Cela évite en outre les divisions internes qui peuvent conduire à l’éclatement des susdites associations, comme ce fut le cas pour l’ACJF (Action Catholique de la Jeunesse Française) confrontée à la stratégie à suivre face à la guerre d’Algérie dans la décennie 1950.
Reste une question: en abandonnant le qualificatif ‘catholique’, ces associations perdent-elle quelque chose? Si oui, quoi? Pour aller au plus évident, je dirai qu’elles perdent l’ancrage historique et territorial, pour ne pas dire terreux, disons d’incarnation pour parler comme les théologiens. Cet ancrage dans l’histoire, avec ses ambiguïtés et ses contradictions, rappelle que les valeurs affichées par ces associations déconfessionnalisées (valeurs de charité dans la dignité humaine propre à toutes les associations non confessionnelles) explosent à la moindre décision, au moindre contact avec une prise de position politique ou sociétale. Car si les valeurs sont universelles, leur incarnation, toujours particulière, reçue d’une façon singulière par chacun, sont la croix de tous militant. Contradiction qu’il faut assumer, et que les traditions religieuses permettent justement de gérer.