L’étranger a toujours quelque chose d’étrange. Et ce qui est étrange attire parfois la curiosité (à la manière des spectacles baroques), mais parfois aussi l’agacement, voire la haine, surtout quand il dérange nos habitudes. Une ligne rouge est franchie lorsque le dérangement conduit au ‘désordre’ auquel il convient de mettre fin. Jusque-là, cette xénophobie de tous les jours n’a rien de bien nouveau.
L’étranger a toujours quelque chose d’étrange. Et ce qui est étrange attire parfois la curiosité (à la manière des spectacles baroques), mais parfois aussi l’agacement, voire la haine, surtout quand il dérange nos habitudes. Une ligne rouge est franchie lorsque le dérangement conduit au ‘désordre’ auquel il convient de mettre fin. Jusque-là, cette xénophobie de tous les jours n’a rien de bien nouveau.
Le problème arrive lorsque nous voulons définir cette ‘ligne rouge’. En deçà, il faut faire appel à la vertu d’accueil, de compréhension, d’adaptation. Au-delà, il convient d’interdire, voire de sévir. La difficulté est qu’il est parfois difficile de définir ce qui est gênant, voir insupportable (pour qui? Jusqu'à quel point?) surtout lorsque l’enjeu dépasse le cercle étroit de ma personne individuelle et de ma communauté immédiate. On le voit au niveau européen où certains pays refusent de recevoir sur leur sol les immigrés que l’Europe a cependant acceptés. Ainsi, chaque pays tente de renforcer sa politique migratoire, les syndicats au nom de l’économie et des salaires, le tout-venant au nom de la culture, les autorités au nom de l’ordre public. Allant plus loin,
j’épingle ici ce qui complexifie ce discernement de la ligne rouge au-delà de laquelle la xénophobie est patente : lorsque les autorités sont multiples – et déjà quand diffère mon jugement propre de celui des autorités publiques – elles peuvent porter des postures opposées, ce qui rend le discernement bien compliqué.
Ainsi, début juillet dernier, en pleine canicule, face à l’afflux d’étrangers venue se rafraichir dans la piscine de Porrentruy, les autorités locales avaient décidé de réserver l’accès aux résidents en Suisse et aux travailleurs frontaliers. Les accusations de xénophobie ont fusé! Les autorités locales justifiaient cette discrimination par les encombrements provoqués par le surnombre des baigneurs et par le comportement inapproprié (c’est un euphémisme) de jeunes étrangers. Les autorités confédérales jugeaient autrement la situation, au nom de l’image de la Suisse avec ce qu’elle entraîne pour le tourisme et l’économie.
Il n’est pas besoin de réfléchir longtemps pour imaginer des procédures moins discriminatoires –notamment tarifaires– qui permettraient peut-être de réduire les nuisances constatées. Mais mon propos n’est pas là. Il porte sur la difficulté de tout discernement qui ne veut pas s’enfermer dans les intérêts immédiats d’un d’individu ou d’une communauté locale. N’est pas tenable en toute rigueur la hiérarchie des valeurs chère aux jésuites, qui veut que le plus universel soit toujours préférable. Ce fut également la position de Montesquieu. Cette position sacrifie bien facilement le monde vécu au profit de l’idéal, qui, comme tout idéalisme, finit par nourrir la violence.
À cette difficulté de situer le discernement au bon niveau d’universalité s’ajoute celle du poids à accorder aux différents critères. Le discernement doit être multicritère, sans privilégier systématiquement le confort, ou l’économie, ou la tradition, ou l’image du pays, ou de la culture.
La morale que je tire de cet exemple de xénophobie locale déborde le constat banal de la difficulté d’un discernement qui ne veut pas tomber dans l’idéologie. Compte tenu de la multiplicité des critères et des niveaux de discernement, tout jugement tranché –ici concernant la xénophobie supposée de telle population ou de telle personne– doit être tenu en suspens, et toujours prêt à être remis en question.