Les valeurs donnent sens à la vie

Mon dernier blog avant la pause estival, paru le 15 juillet dernier, était intitulé Nos valeurs affichées. J’y développais l’argument selon lequel, affichée dans un discours électoral ou managérial, une valeur ne pèse pas lourd face à la pesanteur et aux contradictions d’une valeur pratiquée. Car, dès qu’on veut la mettre en pratique, une valeur engendre nécessairement un coût. Une Internaute à l’esprit très fin n’a pas eu de peine à dénoncer, caché sous cet argument, un postulat économique réducteur, pour lequel une valeur est uniquement ce qui donne sens à un coût. Si je paie 6 francs pour obtenir un sandwich, c’est que j’estime que le sandwich ‘vaut’ (d’où valeur) le coût (6 francs). La seule question (éthique) qui demeure alors est : “Coût pour qui ? pour quand ?”
“Ce qui me dérange, écrit-elle, c’est cette idée que les valeurs, à elles seules, induisent nécessairement un sacrifice […] à la manière d'une autorité supérieure. Comme si leur validité ne se discutait pas.”

Je reconnais que cette Internaute a raison. L’épingleur se fait épingler! Bien fait pour lui! Réduire, comme je l’ai fait, la valeur à sa logique économique est lacunaire. Avec juste raison l’Internaute citée plus haut complète ce qui manque d’humanité à mon dernier ‘Coup d’épingle’: “Certaines valeurs s’alignent spontanément avec le désir, sans que l’on ressente de vraie perte. Je préfère penser à une valeur comme ce qui oriente, élève ou donne sens — pas forcément comme ce qui coûte.” C’est parfaitement vrai.

Je ne chinoiserai pas sur la ‘vraie perte’ non ressentie (n’est-elle pas cependant réelle?), car la remarque de l’Internaute soulève un point plus important, qui échappe à l’analyse économique. Outre leur dimension économique, les valeurs expriment une orientation, un sens, qui font oublier leur coût.
Or il se trouve que le jour même où mon précédent blog était mis en ligne, le 15 juillet dernier, paraissait dans Le Temps une chronique à laquelle, sans le vouloir, ma lectrice répondait. Le titre de cette chronique était : Faut-il absolument donner un sens à sa vie? Le philosophe Thibaut Sallenave démonte une injonction contemporaine. L’argument du philosophe, résumé dans la première phrase, expliquait que, “pour trouver une vie à soi”, la quête effrénée du sens est “un idéal aussi creux (sic) qu’inatteignable”.

Je suis d’accord pour épingler avec le chroniqueur du Temps la ‘quête effrénée du sens’. Car le sens n’est pas un trésor caché à l’extérieur de soi-même et que l’on pourrait découvrir à force de recherche, comme un objet caché dans un champ. Cette évidence montre d’ailleurs la naïveté des managers et des politiciens qui prétendent apporter du sens à une politique qui n’en aurait pas. Car le sens, comme le sens de la phrase, est comme l’esprit d’équipe. Il n’est pas plus à l’extérieur des mots de la phrase que l’esprit n’est à l’extérieur des membres de l’équipe. C’est la raison pour laquelle mon interlocutrice peut, à juste titre, remarquer que les valeurs, porteurs de ce qui donne sens à une vie humaine, ne sont pas ressenties comme un sacrifice. Loyola, dans ses Exercices spirituelle, désignait cette expérience d’un mot certes, très ambigu, le mot ‘indifférence’, critère d’un objectif qui donne sens à la vie et permet de supporter, sinon d’oublier, les sacrifices inhérents à toute décision.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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