photo 1: © Dave Davidson de Pixabay

Les lois de la nature et de la société avant «le droit divin»

À l’occasion de l’inauguration du nouveau siège de la banque privée genevoise Lombard & Odier l’an dernier, un ancien associé, aujourd’hui centenaire, a témoigné de sa vitalité, tant physique que mentale et spirituelle, devant un parterre attentif. De son discours, très riche humainement, résonne encore aujourd’hui ce qui a frappé alors le journaliste du Temps qui, le 23 février de cette année, titrait: «Il y a un risque que les États-Unis tendent vers une forme de théocratie.»

Chacun voit bien la cible de l’ancien banquier: le président Trump, potentat universel soutenu par quelques fractions de la majorité conservatrice américaine (dont une partie des catholiques américains: 54 % des catholiques ont voté pour lui).

Cette interprétation n’est certes pas celle des politologues qui, doctement, définissent la théocratie comme, au sens littéral du mot, le gouvernement «de, par et pour Dieu». Mis à part quelque César d’une folie avérée, il n’y eut guère, dans l’histoire, d’autocrates se prenant sincèrement pour Dieu. Mais nombreux furent ceux qui se présentèrent en «lieutenant de Dieu», comme disait Bossuet à l’époque du Roi-Soleil. Je note que «lieutenant», dans la bouche de l’évêque de Meaux, n’avait pas une connotation militaire; c’était l’expression habituelle pour «tenant lieu». À défaut de lieutenant, nombreux se sont prétendus «représentants» ou simplement interprètes autorisés de la loi de Dieu. Ce cléricalisme prétend faire descendre le Royaume de Dieu sur la terre, comme s’il suffisait de s’armer de bonnes intentions pour résoudre la question politique. Saint Thomas d’Aquin a déjà répondu en distinguant, en ce domaine, le possible du souhaitable.

Le vieux barbu Karl Marx n’a pas mis longtemps à dénoncer la dérive de telles prétentions. Interprète, représentant ou lieutenant, clerc de tout poil, intellectuel, philosophe médiatique, influenceur au service d’une marque commerciale, l’intermédiaire entre l’autorité suprême et le peuple usurpe toujours le pouvoir, dit Marx. Un signe évident: l’inversion du sens de la formule qui dit d’un roi, d’un patron ou de n’importe quel dirigeant qu’il est «de droit divin». Ce qui s’interprète aujourd’hui comme un pouvoir absolu –pour ne pas dire arbitraire– désignait à l’origine (XVIIe siècle) un pouvoir limité par la loi de Dieu. Dans cet esprit, avec les philosophes des Lumières, le pouvoir du peuple souverain (Vox populi, vox Dei), loin d’être une licence qui autorise le souverain, fût-elle la majorité du parlement, à décréter n’importe quoi, je prétends que la souveraineté «de droit divin» est limitée par les droits humains, parmi lesquels la liberté de conscience et de religion.

La théocratie existe-t-elle? Les croyants s’insurgent contre une réponse négative, spécialement ceux qui se réfèrent d’une manière littérale à la tradition judéo-chrétienne; car les psaumes, et même le Magnificat placé par les évangélistes dans la bouche de la Vierge, invoquent Dieu comme un Seigneur –ou un Père– «tout-puissant». J’imagine que la tradition musulmane ne contredirait ni les juifs ni les chrétiens sur ce point. Inversement, les athées conséquents, à la manière de Karl Marx, s’insurgeraient contre une réponse positive: «Il n’est pas de sauveur suprême», chante L’Internationale. En fait, la question est mal posée. Car toute inspiration divine –qu’elle soit d’origine religieuse ou humaniste– n’accède à la pensée que par l’intermédiaire des lois de la nature et de la société.

Ceux qui prétendent être directement branchés sur Dieu –et j’en dirai autant de ceux qui prétendent être branchés sur la Raison, comme si la Raison était un objet saisissable et qu’ils en avaient le monopole– s’enferment donc dans le même mensonge. Dans le récit de la tentation au désert, les évangiles placent dans la bouche de Jésus le secret de cet « enfer-me-ment ». D’où: «N’adorer que Dieu seul» (Dt 6, 13), c’est, en bonne raison, refuser tout absolu humain. Si le lecteur m’a bien suivi, il verra que c’est aussi refuser toute théocratie.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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