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L’encens des rois mages

Et si on profitait, entre Noël et Nouvel an, pour partir à la chasse au trésor? Étienne Perrot sj nous y invite en quatre épisodes entre le 25 au 31 décembre. Avec, pour questions clé, que sont devenus les cadeaux faits par les Rois mages au petit Jésus? que représentent-ils au XXIe siècle? Aujourd’hui, l’encens des Rois mages!

Si la valeur de l’or apporté par les Rois mages n’est, comme disent les anthropologues, que le prix du sang versé (trente deniers, dit l’Évangile, soit la valeur légale d’un esclave), l’encens, lui, n’a pas attendu la mort de Jésus pour exprimer son potentiel. Il s’est immédiatement dissipé dans l’atmosphère hostile du règne du roi Hérode. Si j’osais une comparaison vaseuse, je dirais qu’il n’a pas attendu le dernier souffle de Jésus pour s’exprimer. La mort des «saints innocents» en est le signe, massacrés par Hérode à l’époque de la naissance de Jésus.

Et pourtant, l’encens, qui désigne la vie qui vaut le coup, n’a apparemment pas la vocation de disparaître; car il crée une atmosphère commune, il provoque un sentiment de consensus, si ce n’est d’unanimité. On respire ensemble la même fumée. Le calumet de la paix, cher aux tribus indiennes d’Amérique du Nord, en est le témoin. Jadis -et peut-être même encore aujourd’hui- l’adolescent pénètre dans une fraternité sans phrases lorsqu’il accepte de partager la fumée d’une cigarette avec quelques copains.

Comme une odeur subtile de vie commune disparue

Alors, où saisir l’encens apporté par les Rois mages aux pieds de l’enfant Jésus? Les sociologues répondent «Nulle part; car il n’en reste rien.» Les apôtres de Jésus voyaient en lui -jusqu’à la fin- un roi qui restaurerait le royaume d’Israël. Ce fut un échec. Les premiers chrétiens attendaient le retour du Christ; mais «c’est l’Église qui est venue», selon l’expression d’Alfred Loisy, reprise mille fois par les anticléricaux qui ont sorti la phrase de son contexte. Car Loisy explique qu’il ne pouvait pas en être autrement; car l’esprit du Christ, cet encens qui fait communion, c’est l’amour-à-mort (esprit «saint», disent les chrétiens) c’est-à-dire l’esprit qui prend le risque de laisser aux disciples la liberté de pervertir le message. Et cette liberté laissée aux apôtres va jusqu’à celle de trahir.

L’encens apporté par les Rois mages s’est donc dilué aux grands vents des intérêts, des idéologies, des superstitions, dont le point commun est d’enfermer chacun dans son idée fixe, cocon, sécurité illusoire, dont on a peur de sortir. L’idéologie veut faire entrer la réalité dans les idées qu’on en a, la technocratie veut imposer une logique particulière en oubliant les éléments humains qui lui donnent sens, la superstition prétend contraindre la divinité à réaliser les envies qui habitent le croyant.

 La fumée de l’encens, c’est bien sûr la nuée dont parle la Bible, et qui conduit à travers le désert les émigrés sortis d’Égypte. Nuée, symbole d’une présence sensible et pourtant insaisissable, insaisissable comme ce qui est sacré – car le sacré, c’est ce à quoi on ne touche pas; mais présence sensible quand même.

Suspens

Accepter que l’encens soit emporté au gré des courants idéologiques, technocratiques et superstitieux, c’est renoncer à toucher celui qui m’est proche, accepter de subir le pouvoir qu’il conserve caché au fond de lui. C’est finalement respecter le mystère qu’il est toujours un peu. Le respect d’autrui dont se gargarise les moralistes contemporains, que serait-il sans ce mystère qui m’empêche de confondre mon ami, mon frère, mon hôte, ma fille, celui ou celle qui croise ma route, dont je m’approche (le prochain cher aux discours chrétiens) avec les idées que je projette sur lui?

Est-ce que je t’aime? ou bien est-ce que j’aime l’idée de toi que je nourris en moi? Tel est l’enjeu de cette dissipation de l’encens des Rois mages dans le tourbillon du monde.

Mais alors, si l’or s’est dispersé, si l’encens s’est dilué, que reste-t-il du trésor apporté par les mages? Il n’en reste, semble-il, que la bonne odeur de la myrrhe…

(A suivre dans le prochain épisode La myrrhe des rois mages)

Auteur:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013. Il est en outre membre du conseil de rédaction de la revue culturelle suisse choisir.
Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là ? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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