• Image du film de "Le Mage du Kremlin" - Paul Dano et Jude Law © Gaumont.

Le risque de la ‘performance’

Dans le film français Le mage du Kremlin, l’acteur anglais Jude Law incarne le Président Poutine. Je laisse aux gens de métier le soin de juger en critiques avertis de la ‘performance’ de Jude Law. Mais j’épingle en passant la question qui, à ce sujet, faisait le titre d’un article du Temps: “Vraie performance ou prise de risque ?”

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une performance, et en quoi peut-elle être ‘vraie’? Une performance est une réalisation, visible par tous les spectateurs qui peuvent de leurs yeux constater un résultat qui se prolonge tout au long du spectacle. Le propre de la performance est d’associer l’acteur et son œuvre. L’acteur peut être un artiste, un artisan, une équipe, une entreprise ou n’importe quelle collectivité. Mais toujours il y a engagement d’un sujet dans une réalisation.

Cette association de l’acteur et du résultat est évident dans les paroles dites ‘performatives’ (de ‘performance’). Les paroles performatives sont celles qui réalisent le résultat, par le fait même de le dire. L’exemple trivial est “je déclare”, ou encore “je promets”, “je doute”. Dans de telles situations, il est impossible de séparer la parole de son effet. (Ce qui la distingue de la parole ‘opératoire’ qui distingue la parole de l’effet. Par exemple le maître ordonne, l’esclave obéit. Contrairement à ce qu’affirment les mauvais théologiens, la parole créatrice dans le premier chapitre de la Bible n’est pas performative, elle est opératoire.) Ainsi donc, parler de “vraie performance” pour un acteur de cinéma a du sens dans la mesure où l’acteur incarne son rôle et ne laisse subsister aucune distance entre lui et son personnage.

Je n’en dirai pas autant du ‘risque’. Le titre de l’article du Temps opère une curieuse disjonction entre “vraie performance ou prise de risque”. Comme si le risque s’opposait à la vraie performance. Je tiens qu’une performance – fût-elle ‘vraie’, ne peut pas aller sans risque. Car la conjonction intime entre l’acteur et le personnage qu’il incarne à l’écran, aussi parfaite soit-elle, peut ne pas apparaître telle aux yeux d’un spectateur. Il suffit pour cela que le spectateur ait une autre idée du personnage que celle du metteur en scène ou de l’acteur.

Qu’il s’agisse de cinéma, de théâtre ou de ce théâtre permanent qu’est la vie quotidienne, chacun joue, plus ou moins bien, son rôle sur la scène de la vie, et chacun est soumis aux aléas du regard d’autrui. Nul ne peut y échapper, pas plus l’ermite au fond de sa caverne que la star hollywoodienne. La raison en est que chacun est toujours un peu le spectateur de soi-même et se regarde à travers les yeux d’autrui tels qu’il les imagine. Ceux qui, à la manière de quelques cyniques, prétendent ne pas se soucier du jugement d’autrui, se mentent à eux-mêmes. La raison en est que la reconnaissance mutuelle –à défaut du prestige ou de la célébrité– est l’une des dimensions nécessaires d'une vie qui se veut humaine.

C’est pour cela que la prise de risque est incontournable. Aussi grande que soit notre science, aussi parfaite notre performance, autrui –et le jugement qu’il porte sur nous– est toujours en partie insaisissable. 

S’offrir à son regard est donc nécessairement risqué.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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