Si, comme le prétend un observatoire mondial de la liberté religieuse, un chrétien sur sept, dans le monde, est sous la menace plus ou moins active d’une persécution, la question se pose : quelle réaction convient-elle de la part du chrétien ?
On pense immédiatement à l’appel aux Droits humains, notamment aux chartes signées dans le cadre de l’ONU qui garantissent non seulement la liberté de conscience et d’expression de ses opinions “même religieuses”, mais également la liberté de religion, de conversion, de culte public, dans le respect de l’ordre public et des bonnes mœurs. Mais l’expérience prouve que la référence à ces grands principes, même quand ils sont repris dans les textes de loi du pays, ne suffit pas. Car l’application de la loi compte ici autant que la connaissance des valeurs universelles.
En cas de persécution, et si le chrétien ne peut se mettre à l’abri d’une façon ou d’une autre, la résilience est de mise, cette ‘santé’ conçue à la manière du professeur de médecine Georges Canguilhem, et qui renoue avec le ‘salut’ (Vale : “portes-toi bien”) apposé à la fin des missives des Romains de l’antiquité : la capacité de se relever d’un mal ou d’une blessure. À défaut de la résilience, il semble ne rester que la résignation, cette vertu que l’économiste américain John Kenneth Galbraith, dans son livre Théorie de la pauvreté de masse, reconnaissait comme une vertu positive (sic) de toutes les grandes religions, quand aucun espoir n’est permis.
Mais le chrétien semble avoir un ‘joker’ dans son sac (je veux dire dans sa tradition religieuse), c’est le ‘pardon’. Je me contente ici d’un exemple récent. L’actrice Emmanuelle Devos, auréolée d’un César, répondait à une interview du Figaro (Paris) le 19 janvier dernier : « J’ai été rancunière, dit-elle, mais j’ai compris que c’était une chose stérile qui ne faisait pas de bien. Je suis donc devenue d’une grande mansuétude, je suis très chrétienne et pardonne beaucoup. Sinon, il y a de la colère tout le temps. »
Dans cette réponse, j’épingle deux points, qui ressortent fortement. Le premier est évidemment la relation entre l’identité “très chrétienne” et “pardonne beaucoup”. Que le pardon, y compris à ceux qui nous veulent du mal (c’est le cas de figure des persécutions) s’inscrive dans la tradition chrétienne, cela est évident. “Priez pour ses ennemis” est une injonction évangélique, sans parler de ces formules paradoxales qui méritent un brin d’explication sur la joue gauche qu’il faut tendre si l’on me frappe sur la joue droite. (Jésus ne l’a pas mis en pratique – et pour cause : cette injonction ne procède pas du masochisme mais de l’amour du prochain qui ne désire que le salut du persécuteur, salut qui implique souvent d’être exigeant envers lui.)
J'épingle un second point tiré de la citation, beaucoup plus contestable du point de vue chrétien (je ne parle pas sur le plan psychologique). L’absence de pardon est chose stérile : « Sinon, il y a de la colère tout le temps » dit l’interviewée. C’est en effet l’expérience commune. Aussi difficile soit-il, (surtout si l’on pense, avec le philosophe Derrida, que seul l’impardonnable a besoin d’être pardonné ; les autres sévices s’expliquent, s’oublient, et n’ont donc pas besoin d’être pardonnés) le pardon apaise les rancœurs et ouvre la carrière d’une vie plus saine et fructueuse.
Mais je suis forcé de dire que cette vision utilitaire du pardon fondée sur l’expérience psychologique n’est pas le dernier mot du pardon chrétien qui relève non pas du confort que j’en attends (fructueuse paix de l’âme), mais de la reconnaissance du pardon que j’ai moi-même reçu.