photo 1: Greger Hatt

L'art de prendre les bonnes décisions

Dans un monde où les choix de vie semblent illimités, beaucoup d’entre nous peinent à prendre des décisions, par crainte qu’elles ne s’avèrent ensuite « mauvaises ». Il y a 500 ans, saint Ignace a pourtant imaginé une voie pour discerner les « bonnes » décisions, un chemin qui porte encore aujourd’hui ses fruits, tant pour les grandes orientations de la vie que pour les décisions quotidiennes.
Dans cette interview, le Père Dominik Terstriep sj dévoile les fondements du discernement des esprits et explique ce qui distingue cette démarche des approches contemporaines du développement personnel.

Père Terstriep, une simple recherche Google sur la manière de prendre « les bonnes décisions » renvoie à une multitude « d’experts » qui prodiguent tous à peu près les mêmes conseils. En quoi le discernement des esprits s’en distingue-t-il ?

« Certaines de ces approches peuvent sans doute être utiles comme outils de gestion. Mais la différence fondamentale, chez Ignace, est la présence d’un Dieu qui veut mon bien, qui a un dessein pour ma vie et qui souhaite que je devienne pleinement ce pour quoi j’ai été créé. Le discernement vise précisément à découvrir cette volonté de Dieu pour ma vie. »

N’est-ce pas devenu encore plus difficile aujourd’hui, compte tenu du nombre presque infini d’options qui s’offrent aux individus pour façonner leur existence ? 

« C’est justement pour cela que le discernement des esprits est essentiel. La vie n’est pas un supermarché où toutes les options se valent et où l’on pourrait tout choisir indistinctement. Saint Ignace a élaboré le discernement pour éviter que nos passions désordonnées ne nous détournent de notre véritable vocation. L’enjeu est que, lorsque je prends une décision, je ne reste pas perdu dans un brouillard de désirs et de possibilités, mais que je puisse discerner mon chemin propre — celui que Dieu voit pour moi, en tenant compte à la fois de mes talents et de mes limites. »

Comment faire concrètement pour discerner les esprits ?

« Dans un premier temps, je dois formuler une question précise. L’exemple classique, pour un jésuite, est évidemment de se demander s’il doit entrer dans les ordres. Je demande donc de la clarté sur cette question.

La deuxième étape consiste à rassembler les informations nécessaires : ai-je vraiment tout ce qu’il faut pour évaluer la situation ? Cela concerne à la fois la situation elle-même et mes propres capacités : en suis-je réellement capable ?

La troisième étape ressemble à certaines méthodes de gestion : établir une liste d’avantages et d’inconvénients. Mais beaucoup oublient qu’une telle liste, à elle seule, ne suffit pas à prendre une décision juste.

D’où la quatrième étape, qui est centrale : discerner les esprits. Je réfléchis aux différentes options comme si j’avais déjà pris ma décision, et j’observe les mouvements intérieurs, les élans de mon âme. »

De quels élans s’agit-il ?

« L’être humain est ambivalent : il y a en nous des « bons » et des « mauvais esprits », dirait Ignace ; aujourd’hui, on parlerait davantage d’empreintes ou de dynamiques intérieures. D’un côté, il y a celles qui nous orientent vers le bien et le juste ; de l’autre, celles qui nous en détournent.

Le discernement consiste donc à se demander : Qu’est-ce qui m’apporte réconfort, joie intérieure, espérance, amour ? Et qu’est-ce qui me plonge dans l’inquiétude, la tristesse, l’obscurité ? Mais il faut être attentif : un mauvais esprit peut parfois se présenter sous de faux atours et procurer un bien-être agréable mais superficiel, plutôt qu’une joie véritable et durable. Reconnaître ces mouvements intérieurs nous guide vers ce que Dieu a déposé en nous. Lorsque l’on en vient à reconnaître clairement ce qui se joue en soi, vient alors le moment de prendre la décision. »

Est-ce ce que les guides de vie appellent l'intuition ?

« Oui… et non. L’intuition peut être diffuse, floue. La voie du discdernement d’Ignace, elle, est structurée et très concrète. Son innovation réside justement dans l’alliance du rationnel et de l’émotionnel. Ignace pouvait le faire parce qu’il était convaincu que Dieu agit directement dans notre âme et que nous pouvons reconnaître cette action dans les mouvements intérieurs qui nous traversent. »

Que faire ensuite de la connaissance acquise ?

« La cinquième étape consiste à présenter tout cela à une personne compétente en accompagnement spirituel. On examine ensemble la situation. Si c’est une personne proche, elle dira honnêtement si ce que vous envisagez lui paraît cohérent ou si quelque chose la met en malaise.
Il faut aussi reconnaître que l’ensemble du processus prend du temps, surtout lorsqu’il s’agit de décisions lourdes de conséquences. Tant que la clarté n’est pas là, le discernement n’est pas achevé : il manque encore quelque chose. La paix intérieure avec la décision doit être durable.
La sixième étape, une fois la décision prise, est la cohérence : mettre en œuvre ce que l’on a reconnu et s’y tenir. »

La distinction des esprits est-elle également adaptée aux petites décisions quotidiennes ?

« Absolument. C’est notamment lors de l’examen quotidien — la relecture du soir — que nous pouvons repérer ce que nous avons vécu dans la journée, ce qui nous a réjouis, ce qui nous a déplu : nos rencontres, nos émotions, nos difficultés.
Celui qui pratique cet examen régulièrement apprend peu à peu à reconnaître ses mouvements intérieurs et peut réorienter chaque jour sa boussole vers le bon cap. »

Cette boussole est-elle fiable ?

« Bien sûr, la vie peut prendre des directions inattendues. Si la situation change, il peut être nécessaire de discerner à nouveau.
Mais Ignace fixe une limite claire : certains engagements ne sont pas négociables, comme les vœux religieux ou le mariage. On peut se réorienter à l’intérieur d’une décision prise une fois pour toutes, mais on ne l’abandonne pas.
Si un discernement venait, par exemple, à suggérer de quitter l’ordre, Ignace dirait probablement : non, cela ne vient pas de l’Esprit de Dieu ; les vœux engagent.
On oublie parfois cette dimension, car l’approche personnalisée d’Ignace est séduisante, mais le côté subjectif du processus est toutefois contrebalancé par un cadre objectif. »

Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui souhaite se lancer dans le discernement des esprits ?

«Ce n'est pas difficile pour les débutants, il y a peut-être cinq conseils essentiels.
Premièrement, respecter le processus, suivre toutes les étapes. 
Deuxièmement, intégrer des rituels quotidiens afin de prendre le temps de discerner, pas nécessairement longtemps, mais régulièrement.
Troisièmement, pratiquer l'indifférence ignatienne, c'est-à-dire prendre d’abord du recul sur ce qu’on examine, l’accueillir sans juger trop vite, sans passion excessive. Il ne faut pas les évaluer trop rapidement ni se lancer sans réfléchir dans une affaire. 
Quatrièmement, noter ce que l'on observe : écrire aide à clarifier.
Enfin, cinquièmement, persévérer : cela demande du travail, mais ceux qui hésitent à le faire continueront à prendre de mauvaises décisions, à petite comme à grande échelle. 

Nous passons tant de temps à entraîner notre corps, nos compétences, nos langues, nos instruments… et si peu à entraîner ce qui oriente toute notre vie : la capacité à prendre de bonnes décisions.»

Interview: Gerd Henghuber

À son propos:

Dominik Terstriep SJ

Le Père Dominik Terstriep sj, docteur en théologie, M. A. (histoire des idées), a été ordonné prêtre du diocèse de Münster en 1998 et a rejoint la Compagnie de Jésus en 2003. Il a été aumônier universitaire à Munich et à Stockholm. Depuis 2012, il est membre de l'aumônerie de Saint-Jean-de-Dieu à Stockholm. et curé de la paroisse Sainte Eugènie, professeur de théologie dogmatique à l'Institut Newman d'Uppsala depuis 2012.

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