• Image issue de la vidéo produite par la Fédération Suisse des Parlements des Jeunes easyvote.ch
  • Image de l’action «Les nommer par leur nom» 2025, église St. Jakob de Zurich.
1 / 3

La Suisse à l’heure d’un bras de fer politique

Ce week-end, la Suisse est au cœur d’un important débat politique autour de la question de l’immigration et de la croissance démographique. L’UDC a porté aux urnes l’idée de limiter la population du pays à 10 millions d’habitants, estimant que cette mesure permettrait de préserver les infrastructures et l’environnement. Selon ses partisans, cette limitation contribuerait également à maintenir une certaine qualité de vie. Au-delà, elle vise à réguler l’immigration par l’exclusion des «indésirables». Pour atteindre cet objectif, le parti est prêt à remettre en question d’importants accords conclus avec l’Europe. 

Un parti cherche ainsi à rallier à sa cause la majorité de la population en âge de voter, quitte à diviser violemment la société avec un projet extrêmement problématique. D’un point de vue purement démagogique, la manœuvre est brillante. Elle exploite un sentiment nostalgique largement répandu: comme il serait agréable que la belle petite Suisse n’accueille pas toujours plus de monde, que nous restions davantage entre nous et que nous puissions protéger notre mode de vie confortable, sûr et libre, ou du moins le réserver à nous-mêmes!

Toutes les critiques formulées ces dernières semaines contre l’initiative de l’UDC, de la gauche jusqu’au centre-droit, méritent bien sûre d’être prises au sérieux. Je ne souhaite toutefois pas les reformuler et les expliciter ici. Je préfère poser une question essentielle: Quel genre de personnes voulons-nous être? 

Quel type de citoyen ai-je envie d’être? Puis-je imaginer vivre au sein d’un groupe ou dans un pays qui se coupe et s’isole de tous ses voisins? Comme l’Érythrée, par exemple? Pas moi. Et je ne crois pas davantage que le repli sélectif sur soi-même –tout en continuant bien entendu à ne garder que ce qui nous avantage– puisse constituer une réponse aux véritables défis auxquels nous sommes confrontés.

Beaucoup de choses sont en train de changer. Une nouvelle société est en train d’émerger. Tout semble s’accélérer et, avec cette accélération, le sentiment de perdre le contrôle peut devenir plus fort encore. Cela nous rapproche du thème des lectures bibliques de ce dimanche: des récits de profondes transformations. Dans le livre de l’Exode, nous entendons Dieu charger Moïse de rappeler à son peuple sa libération de l’esclavage et de lui annoncer sa fidélité. Dieu, à qui «appartient toute la terre», continuera à prendre soin de son peuple. Quelle promesse pour des personnes errant dans le désert!

Dans l’Évangile selon Matthieu, Jésus appelle les douze apôtres par leur nom, leur confère une autorité particulière et les envoie guérir les êtres humains de leurs traumatismes et de toutes sortes de maladies. Mais ils doivent se garder d’en faire une source de profit: «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement!» Il s’agit de bien plus qu’une simple bonne affaire: 

le Royaume des Cieux est à nos portes.

Nous ne pourrons relever ces défis et traverser ces transformations qu’en nous engageant avec confiance et respect envers l’humanité des autres. Cette humanité constitue le fondement de tout avenir vivable. Or c’est précisément cette humanité qui est gravement menacée aujourd’hui: en Suisse par l’initiative des 10 millions, en Europe par le nouveau système d’asile commun. 

Les nommer par leur nom

Depuis plusieurs années déjà, la perte d’humanité aux frontières entre les États et les grands ensembles de pouvoir est pleinement à l’œuvre. C’est ce que souhaite rappeler la commémoration des plus de 72’794 personnes qui ont perdu la vie aux frontières de l’Europe depuis 1993.

Depuis 2018, un nombre croissant de villes en Suisse et en Allemagne organisent, autour de la Journée mondiale des réfugiés du 20 juin, l’action «Beim Namen nennen» («Les nommer par leur nom»). S’agit-il d’un hommage funèbre? D’une manifestation? Sans doute des deux à la fois. Les personnes en fuite meurent en Méditerranée à bord d’embarcations impropres à la navigation, étouffent dans des camions, meurent de soif dans le désert ou restent grièvement blessées dans les forêts qui bordent les frontières extérieures de l’Europe.

Comment gérons-nous les transformations toujours plus rapides de notre société? Ce n’est là qu’une partie de la question. L’autre est la suivante n’est pas moins essentielle: comment nous comportons-nous les uns envers les autres dans ce contexte de changements technologiques, politiques, sociaux et écologiques? Si nous n’apprenons pas dès aujourd’hui à préserver notre humanité dans notre relation aux réfugiés, nous finirons bientôt par la perdre également entre nous.

Il est difficile d’apprendre quelque chose de bon lorsque nous ne croyons plus en notre capacité à y parvenir. C’est précisément pour cette raison qu’il est si important d’apprendre de l’espérance et de la faire vivre. À travers le regard de celles et ceux qui espèrent, les textes bibliques redeviennent pour nous des sources accessibles de sagesse spirituelle et pratique. Ils nous rappellent qu’il n’existe rien de plus précieux ni de plus important qu’une coexistence pacifique et sereine. 

«Peut-être que les réfugiés, celles et ceux qui ont fui, sont précisément ceux qui nous offrent leur confiance et qui intercèdent pour nous devant Dieu dans la prière.»

À son propos:

Christoph Albrecht SJ

Christoph Albrecht, né à Bâle en 1966, a appris le métier de mécanicien dans sa jeunesse, puis a suivi des études d'ingénieur électricien HTL. Jésuite depuis 1989, Christoph Albrecht sj a œuvré deux ans comme professeur en Bolivie. Il a étudié la philosophie à Munich, la théologie à Paris et à Innsbruck où il a fait un doctorat sur Luis Espinal sj. Il a ensuite travaillé comme animateur de retraites spirituelles et de formations aux Exercies spirituels, mais aussi comme aumônier universitaire et aumônier auprès des réfugiés.

Christoph Albrecht sj est actullement le directeur du Service jésuite des réfugiés en Suisse, membre du groupe de coordination du réseau migrationscharta.ch, co-président du Solinetz Zürich et de Solinetze Schweiz, responsable de l'aumônerie catholique des Gens du Voyage en Suisse et du ministère jésuite auprès des réfugiés en Suisse, ainsi qu'administrateur paroissial pour la paroisse de Greifensee.

Das Magazin „Jesuiten“ erscheint mit Ausgaben für Deutschland, Österreich und die Schweiz. Bitte wählen Sie Ihre Region aus:

×
- ×