Déplorant les “liaisons dangereuses” des scientifiques avec la politique, une chroniqueuse du journal Le Temps (Genève) analysait ainsi un phénomène qui se répand: certains scientifiques militent activement dans le champ politique; ils portent ainsi atteinte, dit la chroniqueuse, à la crédibilité de la science. Alors que la science, depuis le XVIIe siècle, est l’argument d’autorité suprême, elle est déconsidérée par les scientifiques qui s’égarent, au nom de leur discipline, dans des engagements partisans. Ils ne sont plus, prétend la chroniqueuse «les garants d’une neutralité factuelle, d’une objectivité rassurante dans un monde complexe, d’une saine distanciation face aux émotions qui aveuglent».
Pour illustrer son propos, l’autrice du Temps rapporte un exemple caricatural: «En février, à Marseille, dans le cadre d’une manifestation de soutien à l’Ukraine, deux chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ont lancé des bouteilles contenant des produits explosifs dans la cour de l’ambassade de Russie. L’un est chimiste, l’autre physicien, et ils sont âgés de 40 et 50 ans, pas des jeunes immatures donc. Heureusement, il n’y a eu ni dégâts ni blessés, soit que les lascars étaient incompétents en leurs matières respectives, soit que les circonstances leur furent favorables. Arrêtés, ils ont avoué, mais quelle perte d’image pour le monde scientifique, quelle irresponsabilité, quelle gaminerie!»
Cet événement semblable à beaucoup d’autres m’inspire deux remarques qui, toutes les deux, condamnent la technocratie. La technocratie est le gouvernement des techniciens qui, au nom de leur science particulière, prétendent gérer les affaires publiques. La raison de ce jugement négatif est simple. Une compétence scientifique s’inscrit toujours dans une logique singulière, alors que la politique s’affronte à des logiques diverses qui se conjuguent en même temps et souvent s’opposent dans les situations concrètes. Dans le monde vécu, en particulier dans la sphère politique, les logiques, comme les intérêts, sont divergents, et cela parfois même pour le même individu selon son âge, son état matrimonial ou patrimonial, et son environnement économique et culturel.
La forme ‘soft’ –mais pas moins perverse– de la technocratie consiste pour le scientifique à traiter avec la même autorité ce qui relève de sa compétence propre et ce qui relève de domaines connexes, comme si les compétences biologiques permettaient de trancher toutes les questions médicales. Dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, le vieux barbu, Karl Marx, avait épinglé cette dérive, si habituelle aux Français:
«En France, il suffit que l’on soit quelque-chose pour vouloir être tout.»
Ma seconde remarque, inverse de la première, va dans le même sens contre la technocratie. Si les scientifiques qui, au nom de leur compétence particulières, déconsidèrent la science quand ils s’engagent dans les actions partisanes qui débordent leurs savoirs, les élus qui justifient leur politique au nom d’une science particulière qu’ils maîtrisent peut-être, déconsidèrent la politique. Il en va de même des syndicalistes qui prétendent imposer leur vision partisane au gouvernement. La raison en est que la compétence particulière du militant ou du syndicaliste est faite pour défendre les intérêts particuliers, même si ce particulier couvre toute une profession – ou une catégorie d’entre eux, – les politiques, quant à eux, doivent combiner les intérêts particuliers contradictoires en vue d’un intérêt général.
Il ne faudrait pas conclure de ces deux remarques contre la technocratie que l’ignorance des sciences et des techniques puissent servir l’intérêt général. Les politiques doivent s’appuyer sur les sciences au point d’en connaître les limites et de mesurer leurs contraintes; inversement l’action militante du scientifique se justifie lorsqu’il attire l’attention sur les dangers d’une politique soumise à une technique particulière. Mais dans ces deux cas, encore faut-il que le scientifique ne sorte pas du domaine de ses compétences.
Note à propos de notre illustration:
Albert Einstein et J. Robert Oppenheimer ont travaillé dans la même université aux États-Unis pendant plusieurs années. Tous deux étaient des physiciens éminents. Einstein est surtout connu pour sa théorie de la relativité, tandis qu'Oppenheimer est surnommé «le père de la bombe atomique» pour avoir dirigé les travaux de mise au point de l'arme atomique pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette photo d'Einstein et Oppenheimer date de 1947 © inconnu/US Govt. Defense. Licence : tombé dans le domaine public (Public domain)