Depuis quelques années se multiplie dans les médias à grand tirage l’idée assez banale que l’amour physique favorise le bien-être, voire la santé. Cette approche utilitaire classe d’emblée l’amour dans le registre biologique. Cette approche procède, diraient les théologiens, d’une philosophie matérialiste qui réduit le phénomène (la santé) à ses conditions repérées par les sciences d’observation. Sur ce terrain, on est loin du vers désabusé du poète Mallarmé «La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres».
L’explication –simplifiée aux confins de la caricature– est la suivante: comme les endorphines, ces hormones secrétées à l’occasion d’un effort musculaire au point de subvertir la douleur de l’effort en sensation de jouissance, l’ocytocine, produite lors des rapports sexuels, inscrit dans le corps le bien-être d’une relation amoureuse. Dont acte. Certains journalistes prolonge le propos en disant que la masturbation permet elle aussi de jouir d’un rapport au monde proche du bonheur (rapport au monde, puisqu’il n’y a aucun partenaire singulier présent physiquement, sinon dans l’imaginaire).
Cependant un pas hors de l’approche scientifique est franchi lorsque l’on passe, à la manière d’un article paru dans Le Temps du 2 janvier dernier, de la physiologie animale à la morale. «Les rapports sexuels avec le ou la conjointe produisent de l'ocytocine, qui est l'hormone de l'attachement», sous prétexte qu’elle serait notamment secrétée chez toutes les espèces animales monogames, dès le premier rapport sexuel. Ce propos, mis sous la plume d’une psychologue, appelle, me semble-t-il, une distinction.
Le mot ‘attachement’ est en effet polysémique. Son sens physique diffère de son sens moral. Dans cette phrase litigieuse, l’ocytocine se présente au physique, à la manière du ‘philtre d’amour’ des histoires romanesques. Les amoureux y souscrivent volontiers, car ils vivent leur relation comme une sorte de fatalité bienheureuse qui échappe à leur volonté. Ici encore, il s’agit d’une vision matérialiste, dont le corollaire laisse peu de place à la liberté.
Inversement, pris dans son sens moral, l’attachement semble provoquer des effets physiques. Proposition à laquelle je souscris, sans toutefois aller jusqu’à dire, comme le prétend une neuroscientifique citée dans le même article, qu’ «être amoureux serait une nécessité biologique». Car parler de ‘nécessité’ c’est nier les multiples voies, hors du sentiment amoureux, où la vie se fraye son chemin. Quant à dire que l’ocytocine transforme le plaisir en amour, c’est, comme le remarque un Internaute «vraiment un conte de fées».
La réalité veut en effet que si l’amour est relation, il ne peut s’établir qu’entre deux êtres dont aucun d’eux ne puisse se réduire à ce que l’autre en connaît, ces connaissances seraient-elles appuyées sur les sciences chimiques, biologiques et humaines.