• Cérémonie à Crans-Montana, janvier 2026 © État du Valais/Louis Dasselborne

La responsabilité ne se partage pas

Les larmes ne sont pas encore séchées, le deuil n’est pas encore accompli, les responsabilités ne sont pas encore établies, les coupables ne sont pas encore sanctionnés. La tragédie de l’incendie du Constellation à Crans-Montana ne sera pas oubliée. Les quarante morts et les cent seize blessés marqueront pour longtemps la population du Valais et des alentours. Je ne veux pas ajouter ici quelques pieux états d’âme sur la montagne des douleurs causées par ce drame. Je voudrais ici simplement utiliser cet événement pour éclairer un point central d’éthique publique.

Ce point se résume en un mot: la responsabilité ne se partage pas. Pourquoi souligner cette évidence? Parce que la lecture des médias donne l’impression fâcheuse que, en dépit des protestations verbales, les autorités publiques cherchaient à se dédouaner de toute responsabilité. Le canton se cache derrière l’absence de signalement de la part de la commune, partant du principe que, en absence de tels signalements, les contrôles légaux touchant la prévention des incendies ont été effectués. Quant à la commune, avant de reconnaître piteusement un manquement en la matière (aucun contrôle touchant la sécurité durant les cinq dernières années, alors que la réglementation valaisanne charge les communes d’un tel contrôle annuel) avait, par la voix de son Président du Conseil communal balayé d’un revers de main la suspicion de responsabilité émis par un journaliste allemand. Évoquant d’éventuelles négligences de la part de la commune: «Qui êtes-vous, répondit l’édile de Crans-Montana, pour exiger une chose pareille!» 

Le ton a très vite changé, au point que la conférence de presse organisée peu après par la commune fut interprétée, çà et là, comme inopportune, la commune se présentant alors comme une partie-prenante extérieure –voire comme partie-plaignante, ce qui en a choqué beaucoup (avant que la constitution de partie-civile ne soit retirée sous la pression de la procureure). Manifestement cette démarche visait à faire endosser toute la responsabilité au propriétaire de l’établissement incendié.

Dans le même sens, certains médias ont recherché dans le passé judiciaire douteux du propriétaire, associé avec un style ‘corse’ (pour ne pas dire maffieux) de la gestion du canton, la cause lointaine du drame. Mais, s’il fallait remonter aussi loin, il faudrait incriminer le législateur valaisan qui n’a pas prévu le contrôle des matériaux ignifuges utilisés dans les lieux accueillant du public. En effet des contrôles, organisés presque chaque année en 2016, 2018 et 2019, n’avaient soulevé aucune remarque touchant la sécurité, alors que le même matériau était déjà présent dans le plafond du Constellation lors de ces contrôles. (Le seul contrôle récent, en septembre 2025, portait sur l’isolation… contre le bruit!)

Finalement la commune a reconnu des ‘manquements’ à sa responsabilité de contrôle. Mais il conviendrait que la justice se prononce non pas sur la responsabilité collective (qui dissout toute responsabilité individuelle). Quant au ‘pardon’ demandé par la commune le jour du deuil national, il fait partie de ces rituels dont sont friands les responsables politiques ou religieux lorsqu’ils sont persuadé que ne retombe sur eux aucune culpabilité personnelle.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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