Les adultes des pays occidentaux lisent de moins en moins, et les jeunes presque plus du tout. En France, d’après une enquête menée en 2025, les jeunes entre 7 et 19 ans, passent en moyenne 190 minutes par jour devant leurs écrans alors qu’ils ne consacrent que 18 minutes à lire, soit dix fois moins!
Les esprits chagrins renforceraient le trait en soulignant que les bandes dessinées (les ‘comics’) et les mangas sont classées dans la catégorie des livres; ce qui ferait retourner dans sa tombe ma défunte mère. Même les revues d’intérêt général raccourcissent la longueur de leurs articles, et adoptent une typographie plus aérée. La parenthèse Gutenberg, ouverte au XVe siècle semble aujourd’hui se refermer.
À la suite des psychosociologues de l’éducation, nul n’a besoin d’un gros effort pour imaginer les conséquences négatives d’un tel phénomène culturel. En vrac, je signale l’imprécision du vocabulaire qui, selon le mot de Camus, ajoute au malheur du monde, la vulnérabilité face aux Fake News qui jouent sur l’ambiguïté du vocabulaire et distillent les idéologies sous couvert de nouvelles trompeuses, la sensibilité maladive aux informations les plus spectaculaires qui jouent sur les contrastes et développent le goût pour les affirmations massives assénées sans nuances.
Je ne me désole donc pas simplement de l’inaptitude à goûter la littérature. La culture ne se réduit plus, comme le pensaient naguère certains jésuites, à lire Cicéron, Corneille, Zola ou Dostoïevski; elle développe un rapport-au-monde qui permet de situer dans leur contexte les événements sociaux, techniques et politiques. C’est ce que jadis on appelait l’esprit critique. Le développement de cet esprit qui relativise les affirmations péremptoires est un élément essentiel pour qui veut connaître les forces de la nature et de la société qui l’entraînent. Contrairement à une idée répandue, la lecture joue un rôle essentiel pour affiner la précision de la pensée scientifique. Car si la science se coule volontiers dans le langage mathématique, elle demeure stérile tant qu’on manque des outils conceptuels pour interpréter les phénomènes.
Comment distinguer, par exemple entre la vitesse de circulation de la monnaie comme phénomène physique ou électronique et son interprétation économique si, par la lecture, on n’apprend pas à distinguer le signe visible du symbole opératoire dans sa fonction sociale?
Ce constat posé, demeure la question: comment réintroduire les jeunes générations dans l’univers de la lecture? Les pédagogues orientent généralement la réponse vers l’exemplarité supposée des générations plus âgées. Malheureusement, ces générations elles-mêmes subissent la pression dominante du primat de l’image, si possible choquante, qui attirera l’attention.
Sans rejeter ces approches pédagogiques, je penche ici vers une solution complémentaire: l’analyse des points aveugles présentés par les informations de masse. Il ne s’agit pas simplement de promouvoir quelques médias réputés ‘neutres’ ou quelques chaînes YouTube affichant avec emphase leur prétention à dénoncer ce qui ne correspond pas à leur idéologie; il s’agit d’habituer chacun à comparer, à confronter systématiquement à ses propres convictions ce qui est lu ou vu, à faire l’analyse tant des images que de leurs commentaires. Cette pratique dissèque le phénomène pour se l’assimiler ; elle habitue l’organisme à s’accommoder de ce que l’on ne peut pas immédiatement assimiler. Cette activité critique qui articule l’assimilation et l’accommodation redonne du goût à la lecture. L’enjeu en est de permettre l’écriture. L’écriture, enjeu nécessaire car, comme disait mon grand-père: «Tant qu’on n’a pas écrit ce que l’on pense, on n’est pas sûr d’avoir pensé.»