Longtemps je me suis interrogé pour savoir d’où venait la magie de la beauté. J’ai obtenu un commencement de réponse par l’intermédiaire de William Christie[1]. Mon appétit pour la musique baroque n’eut pas été suffisant pour que je me hasarde à traiter dans ce coup d’épingle de musique et de danse. Mais le hasard a voulu que William Christie soit interviewé par une journaliste intelligente qui a su placer le propos du chef d’orchestre deux doigts au-dessus du sol. «J’ai horreur des chefs qui se sentent plus importants que la musique.» avouait-il (Le Temps du 21 juillet 2025). J’applaudis des deux mains.
Certes, j’apprécie l’humilité partout où elle se manifeste, mais plus encore chez ceux dont l’aura médiatique a dépassé le cercle étroit du journal français de vingt heures. Je ne peux m’empêcher, en passant, d’épingler les Suffisants, genre ‘coq de village’ au sein du poulailler journalistique. Comme l’épinglait un journaliste plein d’humour à propos d’un homme politique français: «Il est mondialement connu en Corrèze.» Il en va de même pour la danse lorsque l’exhibitionnisme l’emporte sur la soumission à la musique. Dans la formulation de William Christie, rien de tel. L’artiste s’y révèle le mieux lorsqu’il se coule (au sens d’un bateau qui coule) dans l’harmonie de l’œuvre qui le mène (autant qu’il la mène). Comme la goutte d’eau dans l’océan.
C’est l’expérience même de Romain Rolland quand il détaillait auprès du Dr Freud de la ‘conscience océanique’; c’est également ce que décrit le philosophe André Comte-Sponville dans son ouvrage L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu (2006). C’est cette expérience que le public ressent, non seulement devant un spectacle sublime, une interprétation grandiose, un ballet chorégraphié par Maurice Béjart, une liturgie civile ou religieuse menée avec soin et dignité, mais tout aussi bien un match de football quand il révèle le génie des joueurs au service d’une stratégie bien pensée.
J’ai souvent souligné dans ce blog que l’égrégore, comme on peut nommer ce type d’expériences de communion avec l’environnement, cet esprit qui unifie l’Assemblée liturgique, comme peut le faire une bonne prédication, ne pouvait pas se confondre avec l’expérience religieuse, même si elle est parfois qualifiée - à tort - de ‘spirituelle’. La raison en est que le sentiment d’une présence, la communion dans une même passion, fût-elle affublée du qualificatif ‘divine’, n’est pas l’expérience de l’altérité qui, elle, est entièrement fondée sur le tragique de l’absence. Mais du moins cette expérience de soumission à la musique ou à tout autre spectacle permet de dénoncer les performances qui ne visent qu’à faire valoir le chef d’orchestre, le chorégraphe, le pasteur ou le metteur en scène. Car cette volonté de se faire remarquer en apposant visiblement son sceau sur l’exécution de l’œuvre conduit à ce triste constat où transparaît l’artifice. Comme disait mon grand-père: «quand on voit l’artifice, l’art disparaît.»
[1]William Christie, Français (depuis 1995) d’origine américaine, est le grand spécialiste de la musique baroque. Dans le cadre du Gstaad Menuhin Festival, en juillet dernier, il a dirigé à deux reprises, près de trois siècles après sa création au printemps 1739, l’oratorio Israël en Égypte de Georg Friedrich Haendel.