La force des valeurs actives

En juillet de l'année dernière, contre une vision trop utilitariste des valeurs, une Internaute intelligente me rappelait avec raison la dimension de gratuité des valeurs. “Certaines valeurs s’alignent spontanément avec le désir, écrivait-elle, sans que l’on ressente de vraie perte. Je préfère penser à une valeur comme ce qui oriente, élève ou donne sens — pas forcément comme ce qui coûte.” L’expérience des cadeaux – parfois chers, mais que l’on paie d’un cœur léger – destinés à ceux qu’on aime, en est la preuve souvent renouvelée. À l’inverse, payer pour quelque chose qui nous semble inutile (je ne vise pas simplement certains impôts) nous arrache le cœur. 

C’est sur le fond de ce tissu d’expériences que j’épingle le témoignage de la patineuse Gabriella Papadakis, paru sur le site du journal Le Temps le 16 janvier dernier. Son interview faisait allusion à ce qu’elle dénonce dans son livre, les exactions subies par les patineuses professionnelles. Son ancien partenaire Guillaume Cizeron s’est senti visé, accusant la patineuse de propos ‘diffamatoires’. “Dans mon système de valeurs actuel, ajoute la patineuse, je ne peux pas justifier de me taire.” Si les mots ont un sens, cette phrase suscite en moi deux questions.

D’abord, la dénonciation d’une injustice a-t-elle besoin de justification? La réponse est non. C’est le prolongement naturel d’une loi édictée dans maints pays qui classe parmi les délits le fait de ne pas secourir une personne en danger. Ici, il s’agit du danger que courent les futures patineuses professionnelles si l’on ne met pas le holà à des pratiques contraires aux droits humains. On retrouve ici la forte position de l’Internaute de juillet dernier: ce que coûte la dénonciation pèse peu lorsque celle-ci a du sens. Inversement, se taire devant de telles indignités de la personne humaine suppose la situation évoquée par Wittgenstein dans la dernière phrase de son tractatus logico-philosophicus: on ne doit se taire que lorsqu’on est contraint de se taire. Malheureusement la contrainte ici peut prendre maintes formes, psychologiques, physiques ou financières, y compris les menaces.

La seconde question suscitée par le propos de Gabriella Papadakis porte sur “mon système de valeurs actuel”. Nous savons qu’un système de valeur a deux dimensions. D’abord le choix des valeurs. Les valeurs sont en nombre infini, puisque chaque adjectif qualificatif peut, au grès de chacun, se transformer en valeur. Le choix des valeurs dépend donc beaucoup de l’entourage et de la situation de chacun. Comme le faisait remarquer le vieux barbu (Karl Marx), l’ouvrier donne de la valeur aux pommes de terre, la femme entretenue aux dentelles, car ces valeurs correspondent à leurs fonctions respectives dans le système économique. Ensuite, une fois les valeurs choisies, il faut les mettre en ordre hiérarchique si l’on veut qu’elles puissent servir comme critères de discernement. Ici encore, le milieu de vie, l’éducation, la culture ambiante, orientent le système de valeurs. 

Du coup, je comprends que l’interviewée du Temps parle de son système de valeurs ‘actuel’, car elle a conscience de baigner dans un fleuve où l’on ne peut jamais plonger dans la même eau. Je souhaite que le courant ne l’entraîne pas trop loin de son ‘actuel’ système de valeurs.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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