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La fin des empires

De Stefan Kiechle SJ, paru dans Stimmen der Zeit n°147 (2022) 801-802

Un «Empire» –du celte rig (puissance); ou du latin imperium– désigne un régime et un territoire de domination. Dans le Saint Empire romain germanique, on employait les termes «empereur» et «empire» pour désigner le souverain et les peuples qui dépendaient de lui. Un empire, au sens positif du terme, est dirigé par l'autorité et par le droit; lorsque cela est nécessaire au maintien de l'ordre, il exerce une violence à double sens: par l'autorité de l'État et par la contrainte physique. En règle générale, un empire représente la promesse de pouvoir imposer la paix face au chaos.

Échec et mat

Un simple regard en arrière sur l'Histoire suffit toutefois pour constater que les empires ont toujours échoué. Certains exemples sont probants: l'empire romain s'est élargi au fil des siècles en usant d'une grande violence, afin de dominer et d'asservir les peuples étrangers. La Palestine à l'époque de Jésus n'est qu'un exemple parmi tant d'autres; l'empire de Rome s'est effondré en raison d'une dislocation interne, dont les peuples étrangers ont profité pour s'engouffrer dans le vide du pouvoir et tenter de créer à leur tour de nouveaux empires. Citons également Charlemagne et sa tentative de construire par la force (notamment avec la guerre des Saxons) un nouvel empire romain; ce dernier se désintégra à sa mort. Ou encore Charles Quint, lui aussi animé par le rêve d'un Imperium Romanum, qui tenta par de nombreuses guerres de protéger son immense empire catholique contre les hérésies de l'époque et la fragmentation de l'Europe. Ses ambitions se soldèrent par un échec. De même, durant le colonialisme, les puissances européennes voulaient étendre leurs empires aux territoires extra-européens et ainsi devenir des puissances mondiales, à grand renfort de violence militaire et culturelle, mais aussi religieuse; les terribles conséquences de cette époque sont encore visibles aujourd'hui et exigent toujours des solutions. Le XXe siècle dépasse quant à lui tous les précédents en matière d'horreurs impériales: le national-socialisme promettait un «Reich de mille ans» et s'est effondré au bout de douze ans, dans l'enfer de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale. En outre, le communisme soviétique a tué des millions de personnes et s'est disloqué après quelques décennies.

Les empires ont généralement pour point commun l'idéologie d'une race suprême, la violence contre toute opposition interne et une volonté d'expansion constante. Ils phagocytent leur peuple et ceux qui leur sont assujettis. Ils ont un désir d'hégémonie car ils se sentent menacés par des voisins sur lesquels ils n'ont aucun contrôle; c'est pourquoi leur but est de dominer le monde. Ils défendent une idéologie basée sur la supériorité de la morale, de la culture, de la religion, voire de la race de leur propre peuple, sous couvert de laquelle ils pensent pouvoir conquérir et dominer les peuples voisins «à juste titre». Ainsi, ils construisent leur récit historique de manière à justifier l'expansion et l'oppression. L'idéologie impériale est récurrente, comme le montre les ambitions actuelles de la Russie. Pas besoin d'être prophète pour affirmer qu'elles sont vouées à l'échec, comme celles de tous les empires avant elle.

«Il n'en sera pas ainsi parmi vous… »

Il y a 2000 ans, Jésus de Nazareth faisait allusion à l'empire romain en ces termes: «Vous savez que les souverains oppriment leurs peuples et que les puissants abusent de leur pouvoir sur les hommes. Il n'en sera pas ainsi parmi vous… » (Matthieu 20, 25 sq.). Mais trop souvent dans l'Histoire, il en a été exactement «ainsi», justement: les Églises se sont pliées à l'idéologie impériale. Elles se sont mises à la disposition des empires: déjà sous Constantin, à l'époque de l'Empire romain, puis durant ceux de Charlemagne et de Charles Quint, de même que durant le colonialisme et le communisme. Certains chrétiens ont même soutenu les nazis. À l'heure actuelle, les hautes autorités de l'orthodoxie russe sont au service de Poutine. Les théologiens de cour n'hésitent pas à adapter l'idéologie religieuse et à justifier l'empire de manière théocratique. Les pontifes n'ont pas honte d'admirer les empires et de se repaître de leurs richesses et de leur splendeur. Les chrétiens n'ont-ils tiré aucune leçon de l'Histoire?

Pourquoi les peuples, les ethnies et les religions ne peuvent-ils pas vivre en paix les uns avec les autres? Après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, la communauté internationale a défini le droit à l'autodétermination des peuples comme fondamental. D'une part, le christianisme ne constitue pas un empire dans le monde actuel; il garde ses distances avec le pouvoir étatique, même lorsque celui-ci respecte et applique les droits de l'homme et le droit international. D'autre part, il condamne d'autant plus l'injustice et l'exploitation, la violence et la guerre. Il nie les empires qui se montrent arrogants et mensongers, intolérants sur le plan religieux, hégémoniques, autoritaires et conquérants. Les chrétiens attendent le royaume de Dieu, qui triomphera de tous les royaumes terrestres et qui établira la justice et la paix.

Le contre-modèle de l'empire pourrait être l'association des peuples, par exemple l'Union européenne: les peuples se constituent librement et de leur propre gré en États, de manière démocratique au sens littéral du terme; plusieurs peuples ou groupes ethniques peuvent ainsi former un État ensemble. Par la suite, plusieurs États s'associent alors librement pour se soutenir mutuellement et agir conjointement sur la scène extérieure. De nouveaux États peuvent rejoindre ces alliances et, à l'inverse, d'autres membres peuvent les quitter. Aucun État de l'union ne domine les autres. La violence est fragmentée, limitée et contrôlée selon les principes de l'État de droit, aussi bien à l'intérieur de chaque État qu'au sein de l'association d'États. Les empires sont voués à disparaître. Les communautés d'États incarnent une vision, dont l'esprit est ouvert au royaume de Dieu.

Vers le dernier numéro de Stimmen der Zeit

Auteur:

Stefan Kiechle SJ

Le Père Stefan Kiechle sj est entré dans la Compagnie des Jésus en 1982. Il a été ordonné prêtre en 1989. Maître des novices de 1998 à 2007, il a exercé diverses fonctions dans la pastorale universitaire et l'accompagnement des retraites spirituelles. De 2010 à 2017, il a été le provincial de la Province jésuite allemande. Au sein de la Province jésuite d'Europe centrale, il est délégué à la spiritualité ignatienne. Le Père Kiechle est le rédacteur en chef de la revue culturelle "Stimmen der Zeit".

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