Ce titre provocateur –que j’emprunte à un auteur italien mort voici plus de trente ans– fait écho à une approche roborative de la foi chrétienne. Cette approche refuse une consolation, toujours renvoyée à demain, qui tarde indéfiniment à se manifester. Le mal radical est le terrain de cette expérience; c’est le terrain le plus réel que l’on puisse imaginer. Car le réel n’est-il pas ce qui remet en question l’idée que l’on s’en fait? Les mots consolateurs qui viennent trop facilement à la bouche des croyants, ‘résurrection du Christ’, ‘salut’, ‘miséricorde’, ‘ciel’, ‘Royaume de Dieu’ ... gomment trop facilement le tragique de ce mal sans phrase.
Le philosophe Hans Jonas avait déjà posé la question du Concept de Dieu après Auschwitz. Un livre, paru en Italie voici plus de trente ans, traduit en français en février 2026, lit la Bible à la lumière de cette expérience radicale du mal qui terrasse au point d’empêcher de formuler le moindre mot. C’est là l’expérience extrême à laquelle fait allusion la dernière phrase du traité logico-philosophique de Wittgenstein:
« Sur ce dont on ne peut pas parler, on est contraint de garder le silence. »
L’auteur qui traite de La défaite de Dieu, Sergio Quinzio (de son vrai nom Guinzio, 1927-1996) fut soumis au même silence après la mort de son épouse terrassée par un cancer après quelques années de mariage. De ce silence naquît une relecture de son expérience inspirée de la Kabbale; l’auteur découvre alors que le sérieux de la foi doit aller jusqu’à se heurter à l’impuissance du Dieu cloué sur la croix.
Le livre de Job dans la Bible, débarrassé de son Happy end rajouté par quelque âme pieuse (à la manière des liturges qui suppriment des psaumes les versets les plus violents), peut servir d’archétype à cette expérience d’une foi nue, et cependant triomphante.
Une manière moins tragique de présenter cette expérience de la “défaite de Dieu” serait de la couler dans le langage poétique de certains mystiques. Je parlerais alors de la “séduction de Dieu”. Aux deux sens du terme: certes, Dieu peut être séduisant, mais, inversement il est également séduit! D’une part le croyant est séduit par Dieu. Séduit, c’est-à-dire qu’il se détourne de sa voie légitime (ici le sentiment d’écrasement, le ressentiment contre un destin absurde, la colère) pour bifurquer dans une voie qui s’en écarte, sans pour autant savoir où cela conduira. Ce fut l’expérience du prophète Jérémie dans la Bible: “Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire” (Jr 20,1). Mais, d’autre part, comme l’écrit Baudrillard, il n’y a de séduction que réciproque ; et je me plais à croire que le créateur est séduit par sa créature, comme en témoigne le psaume 45 sous l’image du roi et de l’âme amoureuse: “Le roi sera séduit par ta beauté.” (Ps 45, 12) Ici encore, dans la mesure où Dieu est séduit –et comment ne le serait-il pas quand on prétend qu’il est l’amour même–, on peut dire qu’il y a “défaite de Dieu”.