Trente jours de silence, deux mois de travail dans un centre d’accueil pour personnes sans domicile et huit mois loin du quotidien: le troisième an, dernière étape de la formation des jésuites, offre le cadre de ces différentes expériences. Pour le Père Martin Föhn sj, cette période a été un temps d’approfondissement: à Portland, aux États-Unis, il s’est replongé dans les sources de la spiritualité ignatienne, a porté un regard sur ses années déjà vécues dans l’ordre et a approfondi sa vocation.
Dans cet entretien, Martin Föhn sj évoque ce qu’il apprécie le plus dans la Compagnie de Jésus et la pensée qui l’accompagne depuis son retour de son troisième an.
Père Föhn, pourquoi les jésuites suivent-ils, après de nombreuses années dans l’ordre, une troisième étape de formation, le troisième an?
Le troisième an est un temps de pause qui permet de prendre de la distance avec ce que l’on a fait jusqu’alors et de réfléchir. J’ai pu revenir sur mes quinze années comme jésuite et approfondir les règles et les Constitutions de l’ordre sur lesquelles il repose. C’est un important travail sur son identité, qui consiste à revenir aux origines: qui sommes-nous, nous les jésuites? D’où venons-nous? Qu’est-ce qui me donne de la force et comment est-ce que je souhaite poursuivre ce chemin?
Quelle réponse avez-vous trouvée à ces questions?
Le troisième an m’a encore davantage «enraciné» comme personne, en ce sens qu’il m’a permis de prendre conscience du fondement solide sur lequel je me tiens. Le réseau mondial de la Compagnie de Jésus y contribue également beaucoup: c’est pour moi un élément important de mon identité. J’apprécie de me sentir porté et soutenu par ce réseau. J’ai ressenti que l’ordre est le lieu qui me convient.
Après tant d’années au sein de l’ordre, doute-t-on encore d’être sur le bon chemin?
Le doute fait partie de la vie. Je dirais même qu’il nous maintient vivants. J’ai moi aussi connu des doutes quant à mon chemin de jésuite. Mais, en même temps, j’ai toujours pu redire oui à l’ordre. Cela a renforcé ma vocation.
Les petites et les grandes crises n’existent d’ailleurs pas seulement dans la vie religieuse: elles font tout autant partie du mariage, de l’amitié, de la famille, bref, de toute relation humaine. Les doutes peuvent renforcer une relation lorsque, malgré eux, on continue à lui dire oui et que l’on poursuit son chemin, même lorsque cela devient parfois difficile.
Le troisième an est donc aussi un temps pour se confronter à ses doutes?
Exactement. Nous, les jésuites, devons commencer le troisième an en étant convaincus que nous voulons rester dans l’ordre. Mais cette période demeure aussi un temps d’épreuve. Et c’est une bonne chose.
Durant cette période, par exemple, la question de la fidélité est devenue encore plus importante pour moi. Dans notre société, la fidélité n’a plus une très grande valeur, alors qu’elle est pourtant quelque chose d’incroyablement précieux. Il y a une véritable croissance à rester fidèle à son chemin et à traverser les crises, plutôt que de choisir immédiatement un nouveau projet de vie.
La fidélité à l’ordre comme à mes amitiés a approfondi et renforcé ma personnalité. Pour moi, il a toujours été très important de voir tout ce qui m’a été donné de bon au cours de mes années dans l’ordre. Et c’est énormément de choses. J’en suis profondément reconnaissant.
Lesquelles, par exemple?
Il y a tout d’abord une chose qui compte énormément pour moi: la dimension internationale de l’ordre. La Compagnie de Jésus est un réseau dans lequel je me sens accueilli partout dans le monde. Dans presque toutes les grandes villes de cette planète, je trouve des confrères et je me sens immédiatement chez moi. Je suis chez moi partout dans le monde!
Lorsque j’arrive, par exemple, dans une communauté que je ne connais pas encore, nous sommes confrères dès le premier instant. Nous commençons à discuter et nous découvrons que nous connaissons les mêmes jésuites ou que nous avons vécu dans les mêmes lieux. Cette communion est pour moi d’une valeur inestimable, car ce réseau m’offre un sentiment d’appartenance et un chez-moi, quelle que soit la culture dans laquelle j’arrive.
La deuxième chose pour laquelle je suis très reconnaissant est le travail que nous pouvons accomplir comme jésuites: cheminer avec des personnes, créer des communautés, parler de Dieu, prier ensemble. Il n’y a pas de plus beau travail!
Êtes-vous aujourd’hui jésuite pour les mêmes raisons que celles qui vous ont conduit à y entrer il y a quinze ans?
Oui, à peu près. Je suis surtout entré dans l’ordre parce que je cherchais une relation plus proche avec Dieu. Et je suis toujours en recherche d’une plus grande proximité avec lui.
L’ordre est un bon lieu pour cela: je peux chercher Dieu avec d’autres, parler de Dieu avec eux, prier et célébrer ensemble. La seule chose dont je n’avais pas conscience lorsque je suis entré dans l’ordre, c’était la dimension mondiale de ce réseau au sein duquel cette recherche de Dieu est possible.
Depuis lors, plusieurs années ont passé. Pourquoi le troisième an intervient-il si tardivement, au cœur même de votre ministère sacerdotal?
C’est un avantage de pouvoir, à un moment donné, prendre de la distance et regarder les choses de loin, de pouvoir simplement sortir du quotidien pendant quelque temps. Cela permet de réfléchir à ce que l’on a fait et vécu jusqu’alors comme jésuite, mais aussi d’approfondir très consciemment sa relation à soi-même et à Dieu, notamment à travers les Exercices spirituels.
Et prendre du recul est aussi une forme de prévention. C’est particulièrement important aujourd’hui, à une époque où les burn-out sont nombreux. Pour moi, le troisième an est un immense cadeau de l’ordre: avoir eu huit mois essentiellement pour moi, sans responsabilité majeure.
On associe souvent une période de pause au retrait. Pourtant, le troisième an comprend également un service auprès des autres. Pourquoi?
Faire un pas vers l’extérieur fait partie de notre apostolat. Durant le troisième an, il s’agit aussi de découvrir une autre culture, en particulier dans sa dimension pastorale.
J’ai ainsi passé deux mois dans un centre d’accueil pour personnes sans domicile à Vancouver, au Canada. Travailler avec des hommes sans-abri était un domaine que je ne connaissais pas auparavant. Comme cette période prend la forme d’un stage —dans l’ordre, nous parlons d’«expérience»— on n’assume pas de responsabilité de direction. On peut vraiment découvrir un nouveau domaine et élargir ses horizons.
Quelles expériences avez-vous faites au cours de ce travail?
Cette période m’a beaucoup aidé à dépasser certains préjugés. Parmi les hommes qui arrivaient le soir, beaucoup ne semblaient pas, au premier regard, être sans domicile. Pourtant, ils vivaient bien en dessous du seuil de pauvreté et n’avaient souvent pas de travail.
J’ai eu de nombreuses conversations avec eux et j’ai constaté combien la foi avait aidé certains à sortir de situations encore plus difficiles. Ce qui m’a également profondément touché, ce sont les histoires qui les avaient conduits à la précarité et à l’absence de logement.
Outre ces expériences pratiques, le troisième an comprend également les Grands Exercices spirituels. Trente jours de silence et de prière, cela touche au plus profond de soi. Comment l’avez-vous vécu?
J’aime beaucoup les Exercices spirituels et je les fais vraiment avec plaisir. Le silence ne me pose pas particulièrement de problème.
Bien sûr, durant trente jours d’Exercices, il y a aussi des moments inconfortables, où l’on ne sait pas très bien comment avancer. Lorsqu’il se passe peu de choses intérieurement, cela peut même devenir assez ennuyeux.
C’est pourquoi, dans des Exercices aussi longs, une structure quotidienne stable, une sorte de routine extérieure relativement fixe, est importante: se lever à la même heure, respecter des temps de prière réguliers, marcher, prendre l’air.
Lorsque je reste fidèle à cette structure, elle me porte tout au long de ces semaines. Dans les Exercices, il y a des processus très intenses, mais aussi des périodes de sécheresse. Dans les deux cas, il s’agit de continuer son chemin, de persévérer et de maintenir ses repères.
Qu’est-ce que le troisième an a changé en vous et dans votre spiritualité ?
Le troisième an m’a encore davantage apaisé: je me sens davantage arrivé à moi-même.
Une phrase m’accompagne tout particulièrement depuis lors: «Vivre et enseigner une forme d’amour qui ne consume pas ce qu’elle touche.»
Nous vivons dans un monde qui cherche à tout mesurer, calculer et objectiver, avant de commercialiser et de consommer les choses. Cette manière de voir marque également nos relations avec les autres et avec la nature.
Il nous faut lui opposer une autre manière de vivre: aimer, être présent pour les autres, pour soi-même et pour la création, sans transformer ce qui est en face de nous en objet et sans le consumer.
Il s’agit de rencontrer les êtres humains, la nature, et même les choses du quotidien, avec amour et attention. De cheminer ensemble sans se demander immédiatement quelle en est la finalité ou l’utilité.
Je crois que cette phrase parle d’une capacité à entrer en relation de manière inconditionnelle. Bien sûr, nous devons aussi consommer pour nourrir notre vie. Mais peut-être consommons-nous trop de choses matérielles et pas assez de réalités spirituelles.
En tout cas, cette phrase recèle pour moi une profondeur que je souhaite encore davantage explorer.