Début septembre 2025, un chroniqueur du Temps rapportait les statistiques d’enquêtes menées par le site ‘Sens critique’ concernant les livres que l’on commence sans jamais en achever la lecture. Seules 639 personnes ont donné leur avis, ce qui est un nombre ridiculement faible au regard de l’ampleur du sujet. Mais, à vrai dire, ce n’est pas le manque de sérieux scientifique des résultats qui m’ont interpelé, mais la place de la Bible, première citée en tête - et de loin! - des titres évoqués.
Je n’ai pas été surpris de voir Le seigneur des anneaux ou Le rouge et le noir parmi les ouvrages cités. Encore moins À la recherche du temps perdu, que refusa le premier éditeur à qui Marcel Proust proposa le manuscrit. Il est vrai que le premier tome, Du côté de chez Swann, ressemblait à un salmigondis d’états d’âme venus à l’esprit du récitant qui laisse remonter un passé enfoui dans son enfance. Le ‘lecteur’ de l’éditeur Fasquelle auquel l’auteur avait soumis son manuscrit résume l’opinion de beaucoup: “Au bout des sept cent douze pages de ce manuscrit […] on n’a aucune, aucune notion de ce dont il s’agit.” Ce sentiment est celui de la plupart des lecteurs, l’impression d’un univers tout intérieur que ne vient troubler aucun événement digne de figurer dans une histoire.
Ce sentiment n’est certes pas celui provoqué par la Bible, premier ouvrage cité parmi ceux que l’on ouvre sans aller jusqu’au bout. La raison diffère de celle de La recherche du temps perdu. Dans la Bible, il y a de l’action, du mouvement, de la violence même et, si l’on sait lire entre les lignes, un ‘adulte averti’ –comme on dit pour les romans érotiques– y découvre bien des situations moralement condamnables. Alors, pourquoi cet ostracisme contre la Bible?
Deux raisons, me semble-t-il, se conjuguent. La première est que la Bible n’est pas un ouvrage écrit par un seul auteur, mais une bibliothèque où se rassemble des livres de natures différentes: des légendes, des chroniques qui, comme toutes les chroniques, tordent la vérité historique pour servir la gloire du potentat du moment, des poèmes, des mythes, des textes réglementaires, des manifestent aux couleurs sociales ou religieuses, des hymnes liturgiques, sans que jamais l’histoire critique, au sens moderne du mot, ne soit au rendez-vous. La Bible ressemble à une sorte de manuel, d’autant plus difficile à utiliser que le texte répond à des préoccupations disparates; ce qui explique que chacun y recherche chaussure pour son pied. Les uns y voient un livre de morale, d’autre un libre de diététique, d’autres encore un livre d’économie, de stratégie politique ou même de pédagogie. Et ceux qui n’y cherchent rien n’y trouvent rien et abandonnent bien vite. Un exégète facétieux disait que ce qui fait l’unité de la Bible, c’est la reliure et la couverture qui font tenir ensemble les différents morceaux. Chacun semble y trouver ce qu’il veut, ce qui le conduit à laisser tomber ce qui ne lui convient pas. Comme pour les recherches sur Internet, il ne trouve aucun intérêt à piocher hors de son pré carré, et ne voit pas pourquoi perdre son temps à lire ce qui ne l’intéresse pas.
Mais alors qu’en est-il du croyant qui affirme dogmatiquement que la Bible, dans son ensemble –et non pas chacun des morceaux– est la parole de Dieu, unique auteur de la Bible? Vous avez dit Dieu? Alors vous enfoncez le clou et vous justifiez que jamais aucun lecteur ne peut aller jusqu’au bout de sa lecture de la Bible! Car, même en ne lisant et relisant que les morceaux qui l’intéressent, le croyant qui cherche dans la Bible la révélation d’une divinité qu’il porte en soi-même constatera qu’il ne parvient jamais au terme de sa lecture. Il se sentira pousser dans des relectures toujours recommencées. Cette expérience rejoint celle de toute recherche. Car la recherche ouvre une foule de questions au fur et à mesure qu’elle barre les fausses pistes.